—Eh bien! c'est la négraille qui a cette senteur-là, mon ami.

—Quoi! c'est l'odeur de nègre?

—Pas autre chose, et c'est bien assez. Mais si ces gaillards n'ont pas bon fumet, leur peau n'en est pas moins un bon article de vente; et si nous avions plein la cale d'un navire de trois cents tonneaux seulement de cette marchandise qui galope dans les rues, toi et moi nous n'aurions plus besoin de nous risquer à battre des entrechats sur la quille d'une barque, comme nous l'avons fait il n'y a pas encore une semaine.

Cette digression de mon ami le conduisit bientôt à m'expliquer ce que c'était que la traite des noirs, trafic étrange dont je n'avais encore aucune idée. Les renseignemens et les commentaires d'Ivon sur ce genre d'industrie firent sur moi une impression assez vive pour que je me la rappelle encore. Je ne voyais plus un beau nègre sans chercher à évaluer son prix, et à l'estimer, non pour les services qu'il pouvait rendre, mais pour le prix qu'on avait pu en tirer en le livrant à l'encan. J'ai entendu beaucoup d'Européens, nouvellement venus de France, faire de bonnes phrases sur l'immoralité d'un commerce qui s'exerce sur la chair humaine, ce qui ne les empêchait pas toutefois d'acheter des noirs et de les battre à l'occasion. Mais moi, je l'avoue, peut-être à ma honte, je ne sentis pas, à mon arrivée aux colonies, ces sublimes inspirations de philanthropie. Ces noirs gros et gras, paresseux et gais, que je voyais balander toute la journée dans les rues, me paraissaient bien plus heureux que nos laboureurs d'Europe, et que la plupart des matelots, ne donnant que la moitié du temps, et ne mangeant qu'une ration de biscuit pour prix de ces fatigues qui épuisent sitôt leur vie misérable et agitée.

Les marins sont les hommes du monde les moins embarrassés de se tirer d'affaire, pour peu que, dans les lieux où ils se trouvent jetés par le sort, il y ait un peu de mer à exploiter et des hasards à courir. Quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saint-Pierre, qu'on vint proposer à Livonnière et à moi, un embarquement sur un petit corsaire qui n'attendait, pour appareiller du Fort-Royal, que deux officiers comme nous. Nous étions gens à faire l'affaire du capitaine et de l'armateur. Des conditions raisonnables nous furent offertes, et nous les acceptâmes avec plaisir. Une pirogue nous transporta en quelques heures de Saint-Pierre au Fort-Royal.

Un Provençal, à la face jaune et corroyée, et qui paraissait acclimaté depuis longtemps, nous attendait sur l'embarcadère du carénage. Il nous donna cordialement une poignée de main, en nous annonçant qu'il avait l'honneur d'être le capitaine Doublon, commandant le corsaire le Requin.

—Et où est ce fameux Requin? demanda Livonnière.

—Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez.—Et en effet, sous les branches d'un arbre immense, le capitaine Doublon nous montrait, avec une espèce d'orgueil, un petit sloop sur l'avant duquel quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.

—Quoi! c'est là le Requin! m'écriai-je.

—Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon: c'est le meilleur coureur de toutes les Antilles. A la mer, je ferais ramasser mes vieux balais à une frégate qui voudrait me passer sur l'avant.