—Faites donc les bégûles!

La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé, nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa serinette: «Faites donc les bégûles, tas dé grédins!»

Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre manoeuvre fut décidée: un fort coup de barre donné au vent nous fait arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh! alors il n'y eut plus besoin de nous dire ce que nous avions à faire! Nos ombrelles tombent à la mer; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et les pistolets instrumentent. Les Anglais, surpris de cette attaque d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre; ils frappent en désespérés: nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est à nous; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage; et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la Gavotte de Vestris n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.

Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire, que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour quelques coups d'anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.

A quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous couper en deux la satisfaction!

Et quel fut cet accident? A coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.

Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me les expliquer.

C'est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l'on se sent sous les pieds un beau navire que l'on vient d'amariner adroitement, et au moyen surtout d'une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise ne voulut redescendre à bord du Requin. Doublon seul, de tous les officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts; pour rallier la Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.

Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers ne revenaient pas de leur étonnement; car rappelez-vous bien que c'était encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que nous grimpions dans les haubans pour manoeuvrer notre prise.

En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés d'avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu'ils ne l'auraient été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu! quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers!