Les pauvres gens! ils nous avouèrent qu'en nous voyant nous donner des airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces femmes de couleur que l'on voit si souvent passer d'une île à l'autre, à bord des petites barques côtières des Antilles.

Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire les bégueules, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui n'en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.

Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous; ils ne nous empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l'île. Voilà déjà que nous avons abraqué la Tête-à-l'Anglais: Antigues nous reste dans le N.-N.-E. Vive la course Ah! si les Anglais qui louvoient au vent des îles nous voyaient attérir notre prise; sans pouvoir mettre le grapin dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens!

Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles, dans le canal d'Antigues, comme s'ils eussent voulu combler les désirs que nous formions, lis avaient vu le navire anglais changer de route, et cette manoeuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n'était plus temps pour eux de nous appuyer la chasse: déjà nous touchions l'anse de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient, seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l'ennemi.

J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait el Requin à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un vaisseau de la compagnie.

—Ah! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer?

—Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais; car je né suis pas comme vous, peut-être bien, un mange-soleil avec un octan à la main. Jé laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel où jé les trouve très bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur terre ou plutôt sur mer.

—Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit, pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.

—Chacun sa méthode, voyez-vous… J'ai une telle habitude dé patouiller dans les îles, que jé suis toujours sûr d'attérir etzatement à une petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette etzalitude tient à la finesse dé mes organe» et à la manière dont jé sais gouverner.

—Quelle manière de gouverner avez-vous donc?