—Jé gouverne à l'odeur. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la Martunique dé l'approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe. Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué demain nous serons mouillés à la Basse-Terre.
Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l'eût mis en défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent beau longer la terre pour nous narguer, et farauder crânement à portée de fusil des batteries: la prise était dans le sac, et ce que nous avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.
Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois, notre manoeuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues pour serrer les huniers les perroquets et les basses-voiles. Nos robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du Requin remplissaient les cabarets de la colonie; il y eut orgie, et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la prise ni du Requin. C'est bien assez que les corsaires se donnent la peine d'amariner les navires; une fois, qu'ils les ont happés, ils ne s'embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c'est d'exécuter le coup de main: c'est le fin du métier, le coup de pinceau du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l'abandonnent aux mains du vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se chargent plus que du soin de la manger, et c'est là un devoir dont ils ne s'acquittent malheureusement que trop bien.
Le bâtiment de l'état en station à la Basse-Terre envoya une corvée pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser à la grâce de Dieu. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si mauvais, et les câbles s'y raguent si facilement, qu'il n'était pas inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que nous allions consumer en bamboches et en brutales folies.
10.
LES MULÂTRESSES.
Les filles de couleur.—Le sérail.—Le pacha Ivon, marquis de
Livonnière.
Il n'est pas sans doute que vous n'ayez, une fois au moins en votre vie, entendu parler de ces filles de couleur, odalisques des colonies, aimés voluptueuses de nos Antilles. Sans doute aussi des voyageurs, qui aiment à se rappeler les plaisirs qu'ils ont laissés sur les lointains rivages, vous auront dit que ce qu'un Européen peut faire de mieux en arrivant aux îles, c'est d'associer son sort à l'une de ces femmes qui ne vous quittent qu'au tombeau, après avoir rempli votre existence de félicité et avoir entouré votre lit de douleur de tout ce que la tendresse a de plus délicieux et la fidélité de plus consolant. Pourquoi faut-il qu'une triste expérience vienne encore vous arracher une illusion enivrante, et que je ramène votre imagination refroidie vers une réalité qui n'a à vous offrir rien de plus flatteur que ce que vous avez éprouvé en Europe, auprès de ces femmes qui vous ont peut-être si cruellement désabusés du bonheur de croire à un amour désintéressé et à un attachement éternel!
Je sais combien il en coûte, quand on voit des femmes aussi entraînantes que le sont quelquefois les mulâtresses, de penser que, sous les charmes que l'on rencontre en elles, elles peuvent cacher la dissimulation la plus adroite et le plus froid égoïsme. Il serait si doux de pouvoir toujours croire que la grâce et la beauté sont les indices certains d'un bon coeur et d'une âme naïve, et que les attraits de la figure ne sont que le complément de toutes les perfections morales! Mais combien il s'en faut que ces femmes de couleur, dont la bouche module un langage si ingénu et si enfantin, et dont l'abandon vous semble dépouillé de tout artifice, soient exemptes de cette coquetterie exigeante et de cette inconstance qui devraient n'être le partage que des femmes élevées dans notre société européenne, où l'égoïsme d'un sexe qui a pour lui l'avantage de l'attaque, justifie presque toujours les ruses que le sexe le plus faible emploie pour se défendre!
Avant de pouvoir devenir l'objet de l'amoureuse convoitise des blancs, une fille de couleur sait quelle est sa destinée. C'est à l'amour que sont dévouées ses belles années: aussi ne songe-t-elle qu'à plaire bien avant qu'elle éprouve le besoin d'aimer. En un mot, l'amour est sa vocation, et à coup sûr elle en fera bientôt son métier; parce qu'en sortant de l'enfance, elle a déjà su calculer ce qui pourra lui offrir un sort, lui créer une existence sans travail, et lui donner les moyens de satisfaire sa coquetterie, unique passion de ces femmes que l'on croit si faussement, en Europe, brûlantes comme le climat, auquel on s'imagine qu'elles ont dérobé un peu de cette ardeur qui vous embrase vous-même.