Rien en apparence n'est plus fait qu'elles pour éprouver beaucoup d'amour, mais en réalité rien n'est moins susceptible que ces femmes d'un long et pur attachement. Elles peuvent bien avoir des sens passionnés; mais efforcez-vous de leur inspirer ces sentimens intimes et délicats qui sont les délices, et les seules peut-être, de l'amour, et vous serez désespéré de ne rencontrer dans ces femmes, d'ailleurs si piquantes, que des êtres faits pour le plaisir, peut-être bien pour la volupté, mais non pour ce que vous concevez de si exquis dans les voluptés de l'âme.

Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse! En arrivant aux colonies, je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint olivâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque! Quelle mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que sur leur taille! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs! Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait pressentir aucune forme, ne laisse deviner aucun contour séduisant! Mais restez quelques mois dans les colonies; mais habituez-vous un peu à ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance, et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez admirées dans les créoles blanches.

Si du moins chez ces houris des Antilles, à défaut de l'amour que vous voudriez inspirer, vous rencontriez le caprice, qui, en Europe, détermine la préférence passagère que vous accordent tant de belles! Mais non, c'est tout au plus si vous pouvez vous flatter de faire naître des désirs bien réels dans le coeur d'une mulâtresse. Ces femmes-là cependant aiment le plaisir, mais non l'amant; ou, si leurs penchans les attirent plus particulièrement vers tel homme que vers tel autre, soyez à peu près sûr que c'est pour un de leurs égaux qu'elles concevront le sentiment que vous voudriez leur faire éprouver.

Lorsqu'une fille de couleur se sent recherchée pour sa beauté naissante, et qu'elle se voit en âge de répondre aux voeux d'un blanc, elle sait ne lui céder qu'à certaines conditions: c'est une case meublée qu'il lui faut avant tout, un collier de grenat, des madras de prix et quelques garanties enfin pour l'avenir. Qu'elle soit esclave, libre ou patronnée, elle imposera le sine quâ non de sa possession, fût-ce même à son maître, si elle en a un; car il est très-remarquable que, dans quelque condition que se trouve une fille de couleur, elle reste toujours maîtresse de son choix. Ainsi, par exemple, vous achèteriez une belle esclave, qu'elle se croirait encore en droit de vous refuser ses faveurs. Ce fait n'est-il pas une preuve de l'empire que les femmes savent toujours exercer sur nous, et de la dépendance à laquelle nous restons soumis, même en achetant le privilège de les opprimer? Au reste, à cet égard, comme en bien d'autres circonstances, j'ai eu souvent lieu de remarquer que chez ces habitans, dont en Europe on se plaît à faire des tyrans toujours prêts à immoler leurs esclaves, on rencontrait, surtout pour les mulâtresses et les négresses mêmes, une délicatesse qui ne leur permettait pas d'employer des moyens honteux de triompher de l'éloignement que celles-ci avaient quelquefois pour leurs maîtres; et il n'est pas rare de voir une fille de couleur accorder à tout autre ce que son propriétaire n'a pu obtenir d'elle, sans que la jalousie de celui-ci cherche à se manifester d'une manière dont sa générosité aurait à rougir.

Prodigues et ardens comme le sont presque tous les créoles, on devine déjà sans doute à quelle ruineuse libéralité ils doivent se livrer, pour satisfaire la capricieuse coquetterie de leurs maîtresses. Moins enclins qu'eux à se laisser entraîner à de grandes dépenses, les Européens agissent avec plus de circonspection à l'égard des mulâtresses. Mais aussi, bien souvent, ils commettent le tort de vivre trop maritalement avec celle qu'ils ont choisie: et, pour me servir d'un terme consacré, ils s'amacornent avec trop de facilité. Trompés jusqu'au dernier moment, par l'adresse de ces épouses factices, sur les vrais sentimens qu'ils leur inspirent, il est assez commun de voir ces maîtresses de ménage attendre, au lit de mort de leur amant, l'instant où elles pourront dépouiller l'agonisant de tout ce qu'il laissera après lui. C'est la proie qu'elles ont convoitée pendant plusieurs années de dissimulation, qu'elle veulent saisir, avec le dernier soupir de celui à qui elles ont réussi à cacher si long-temps tout ce que leurs caresses et leurs cajoleries avaient d'intéressé et de sordide. Je ne nie pas cependant que les colonies n'aient eu aussi leur âge d'or, et que sur ces rivages, où nous avons apporté la civilisation, on n'ait offert dans d'autres temps à l'amour un culte ingénu et de purs hommages. Cortèz trouva, dit-on, sur ces bords nouvellement découverts, une belle indigène qui s'immola pour lui, en sacrifiant sa patrie et ses dieux à la gloire de son amant. Mais aux Mexicaines et aux Caraïbesses ont succédé, depuis quelques siècles, les Capresses, les Mulâtresses et les Métisses. La naïveté des premières moeurs des habitans des îles a disparu, pour faire place aux vices de notre vieille Europe, transplantés dans les climats où ils devaient éclore avec plus d'ardeur et acquérir même plus de développement. Et puis cette demi-civilisation qu'ont reçue les classes des femmes de couleur, est-elle bien propre à faire naître dans leurs coeurs des penchans qui n'appartiennent qu'à la nature la plus simple, ou des vertus qui ne sont le partage que d'une civilisation complète?

Au reste, c'est moins de la philosophie que je veux faire ici, que des faits que j'ai cherché à consigner comme fruits de mes petites observations. Mon introduction sur les mulâtresses était presque indispensable, pour faire comprendre au lecteur les détails du rôle qu'elles devaient jouer dans l'histoire de notre séjour à la Basse-Terre.

Les marins ont peu de temps à perdre à terre, en amour surtout. Les longues passions ne vont ni à leur caractère ni à leur profession, et quand avec beaucoup d'argent ils peuvent abréger, les préliminaires d'une intrigue, ils vont au positif à coup de gourdes et de doublons même. Sans nous abuser sur le motif qui nous faisait rechercher particulièrement par les plus jolies filles de couleur de la Basse-Terre, nous étions assez flattés de recevoir leurs avances; cela nous épargnait la moitié du chemin, toujours pénible à faire pour des gens peu habitués à soupirer. Mon matelot Livonnière était enchanté de ses faciles conquêtes. Il avait repris son parapluie à canne, comme à Roscoff, et ses gants blancs, quoiqu'il ne dût pas avoir froid aux mains avec une chaleur de vingt-cinq à trente degrés. Mais enfin il voulait plaire, et je crois même que sur le montant des parts de prise à régler, il s'était emprisonné deux ou trois doigts dans des bagues dont l'éclat ne contrastait pas mal avec la couleur jaune du goudron que la chaleur tenait sans cesse en fusion sur le dos de ses mains velues. Bientôt le rôle de Joconde européen ne put plus suffire à son amoureuse ambition: il voulut être quelque chose de plus qu'un céladon français. La conversation suivante, que j'eus avec lui sur ses projets de conquêtes, dira mieux que je ne pourrais le faire dans une simple narration, quels étaient les idées de mon brave ami sur ses excursions prochaines dans le domaine de l'amour et du sentiment.

—Je me suis laissé dire, me fit-il certain jour, par des matelots qu'avaient navigué dans le Levant, que là il y a des hommes qu'ont autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. La façon du Levant doit être assez amusante, j'crois, n'est-ce pas?

—Mais, oui. Tu veux parler des Turcs?

—Oui, des Turcs et des pachas; et j'ai fameusement envie de faire le Turc à mon tour. Et puis, nous, vois-tu bien, ce n'est pas comme les autres chrétiens: quand nous sommes à terre par hasard et que nous avons des piastres, il faut nous en donner par dessus les plat-bords, pour récompenser le temps perdu. Les autres, ça vit toujours à terre, et ça peut consommer à la longue plusieurs femmes. Mais nous, quand dans vingt ans de navigation nous pouvons en crocher deux ou trois douzaines, c'est tout le bout du monde; et c'est les terriens qui nous volent notre ration de femmes. C'est pas juste.