Vous disiez donc, M. le capitaine, que vous vouliez vous défaire de ces deux drôles? Combien les faites-vous?

—Quarante onces la paire.

—Je vous en donne trente, et une moide à chacun de ces messieurs (en montrant les gendarmes et les douaniers).

—C'est une affaire faite, M. l'habitant.

Nous couchâmes dans l'habitation de notre acheteur, qui régla notre compte, et nous fit transporter le lendemain à Saint-Pierre. Mon matelot Livonnière, surpris de la présence d'esprit avec laquelle j'avais mené cette affaire, du développement inattendu qu'il avait admiré dans mes facultés, ne se lassait pas de me répéter avec une sorte de respect, pour cette fois: il faut que le ciel, Léonard, t'ait moulé tout exprès pour être marchand de nègres.

—La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!

Pendant notre séjour à la Guadeloupe, de grands événemens s'étaient passés à la Martinique. L'île, étroitement bloquée par l'escadre anglaise, était sur le point de succomber, dépourvue à peu près de vivres et de munitions, et abandonnée par sa métropole.

Les ennemis, débarqués au vent, assiégeaient avec des forces supérieures le fort Desaix, dans lequel la garnison et les marins s'étaient réfugiés. C'était en vain que le brave commandant du brick le Cygne avait écrasé des péniches anglaises devant Saint-Pierre, et avait mis le feu à son navire. C'était en vain aussi que l'intrépide Trobriand avait fait sauter la frégate l'Amphitrite dans le carénage, et qu'il s'était renfermé avec son équipage dans le fort Desaix, où il trouva la mort sous un éclat d'obus: les vigoureuses sorties de la petite garnison attaquée par la fièvre jaune, les efforts des habitans affamés, et le dévouement de la population, tout fut inutile, et il fallut céder à la disette et au nombre. L'amiral anglais, trop certain de sa réussite et trop bien instruit de la position des Martiniquais, louvoyait à demi-portée de canon de l'île, en faisant suspendre des queues de morue à la drisse de son pavillon, comme pour annoncer ironiquement aux assiégés que c'était par la famine qu'il parviendrait à les réduire. L'île se rendit, la garnison capitula. Mais ce ne fut pas sans nous être vaillamment employés sur les batteries des côtes, que Livonnière et moi nous vîmes le pavillon anglais flotter sur le Petit-Fort et sur le fort Bellevue de Saint-Pierre. Il semblait, à nous voir servir jour et nuit les pièces de ces batteries, et pointer les canons sur les navires du blocus, que nous voulussions échapper, en nous faisant tuer, à la douleur de voir les couleurs anglaises se déployer sur une terre que nous ne pouvions plus défendre. Les habitans nous surent gré de notre dévouement, et nous devînmes l'objet de la bienveillance générale.

Arrivé à Saint-Pierre au moment où la garnison venait de se renfermer dans le fort Desaix, j'avais entendu plusieurs créoles s'étonner, en me voyant, de la ressemblance frappante que j'avais avec un officier de marine de l'Amphitrite, dont personne ne pouvait me dire le nom. Cette circonstance piqua ma curiosité, et, après la reddition du fort, j'allai au Fort-Royal pour satisfaire cette curiosité, et le vague pressentiment qui m'occupait. Je vous laisse à penser quel fut mon bonheur lorsque, dans cet officier, dont on avait remarqué avec raison la ressemblance frappante avec moi, je reconnus mon frère! Je n'essaierai pas ici de peindre la surprise que nous éprouvâmes à nous rencontrer si loin de notre pays et dans une telle conjoncture. Notre joie mutuelle ne fut troublée que par une circonstance pénible: au bras d'Auguste je vis un crêpe; je lui demandai si c'était le deuil de son brave commandant qu'il portait; des larmes, dont je tremblais de deviner la cause, furent sa réponse. Parle, m'écriai-je, est-ce ma mère que nous avons perdue?

—Non, Léonard, me dit Auguste, mais nous n'avons plus de père… Je l'avoue ici, mais malgré la tendresse que j'avais toujours eue pour l'auteur de mes jours, il me semble que j'aurais reçu avec plus de douleur la nouvelle de la perte de ma mère. Est-ce un sentiment naturel à tous les fils, que celui qui leur fait avoir une tendresse plus vive pour leur mère, que pour leur père, ou bien ce sentiment de préférence se développe-t-il seulement à la mer chez les jeunes marins, lorsque, privés des soins affectueux dont chez eux ils étaient l'objet, ils se trouvent plus à même d'apprécier cette tendresse délicate qu'une mère a toujours pour ses enfans, et surtout pour ses garçons? Je ne sais, mais j'ai rencontré dans ma vie bien peu de jeunes marins qui ne se rappelassent avec attendrissement leur bonne femme de mère.