Je passai quelque temps avec mon frère, et, dans ce peu de jours, j'eus lieu d'apprécier encore mieux que je n'avais pu le faire dans notre enfance, tout ce qu'il y avait de différence entre nous, et non en ma faveur. Auguste était devenu un modèle à proposer aux officiers de la marine militaire. Brave, actif, studieux, distingué, juste avec ses inférieurs, adoré de ses camarades, estimé de ses chefs, il était parvenu, très-jeune, au grade d'enseigne de vaisseau, après deux croisières dans lesquelles il s'était fait remarquer sur une de nos frégates. A bord de l'Amphitrite, le commandant l'avait nommé officier de route, et l'avait chargé du soin des montres marines. Dieu! que j'étais fier de me promener à la Martinique bras dessus bras dessous et côte à côte avec mon frère! Qu'il était bien avec sa tournure vive, dégagée, son collet rouge brodé, et cet habit brillant qui prenait si élégamment sa taille svelte et élevée! Tout le monde trouvait en nous une ressemblance étonnante; mais une femme du bon ton ne s'y serait pas trompée, bien certainement. Auguste avait dans la figure quelque chose de doux et de réservé. Moi, j'avais dans le regard quelque chose de vague et d'audacieux, et, toujours libre dans mes vétemens comme dans mes idées et mes actions, je ne portais jamais qu'une veste de nankin ou de basin, une cravate noire négligemment jetée sur mon cou et nouée sur ma poitrine. Un large chapeau de paille, tombant sur mes épaules, couvrait tout cela, et je ne voulais pas d'autre toilette. Les filles de couleur de Saint-Pierre, en nous voyant passer, caractérisaient bien au reste, d'un seul mot, la différence qu'on remarquait entre Auguste et moi: Ça jimeau bien vinu, disaient-elles en parlant d'Auguste, ça jimeau gâte la paire (Celui qui gâtai la paire, qui dépareillait le couple des deux jumeaux, c'était de moi qu'elles voulaient alors parler).
Les troupes qui avaient capitulé devaient être transportées en France sur les navires anglais. Mon frère suivit ses compagnons d'armes. Il lui fut impossible de me décider à partir avec lui. Je pressentais, et Livonnière avait soin de me faire entrevoir que les colonies étaient un théâtre bien meilleur que l'Europe, pour les marins un peu enclins à faire leur fortune par des coups hardis. Je dis à Auguste: «Poursuis ta carrière comme tu l'as commencée. Moi, je ne suis pas fait pour être amiral; je reste ici pour me pousser, si je peux. Dis bien à notre bonne mère… Eh bien! pourquoi pleures-tu ainsi, mon pauvre frère?…» Auguste fondait en larmes.
—Je crains, Léonard, que tu ne périsses misérable…—Allons donc, M. Auguste, reprit Livonnière, témoin de nos adieux; Léonard misérable tant que je vivrai! Jamais, voyez-vous, et moi je suis un homme éternel. Allez donner de nos nouvelles en France; vous y direz que je me porte bien et votre frère semblablement.
Mon frère nous embrassa comme si c'était pour la dernière fois. Je lui répétais, plein d'espoir dans notre commun avenir: Nous nous reverrons, et lui me répondait toujours: Je tremble que tu ne périsses misérable. Il partit, me laissant comme un gage de son attachement, deux beaux chiens que son commandant avait ramenés de Cherbourg et qu'il lui avait donnés en mourant. Nous nous reverrons! nous nous reverrons! lui criai-je en le quittant…. Nous nous revîmes en effet….
Nos parts de prise du Requin nous avaient été payées à la Guadeloupe, et elles n'avaient pas été plus loin. Quelques jours nous avaient suffi, pour nous débarrasser du soin d'administrer nos fonds. Après la reddition de la Martinique et le départ de mon frère, il nous fallut enfin vivre d'un peu d'industrie, ne pouvant plus faire la course et trouver à grapiller sur mer. Nous nous logeâmes, mon matelot et moi, dans une petite maison sur le Bord-de-Mer, au quartier que l'on nomme le Figuier. Livonnière suspendit un hamac dans notre domicile, ce fut là tout son ménage. Un petit lit de sangle composa mon ameublement. Nous nous mîmes à fumer et à boire toute la journée, en réfléchissant aux moyens illicites de nous faire un peu d'argent; car remarquez bien que lorsque les marins se trouvent dépaysés à terre, c'est toujours loin des procédés vulgaires et des choses permises qu'ils cherchent des expédiens, tant ils sont habitués sur mer à vaincre ingénieusement tous les obstacles qu'ils rencontrent sur leur périlleuse route!
Pour entrer en matière et signaler avec quelque éclat notre début dans la profession du négoce, nous achetâmes à crédit vingt barils de salaison, dont nous sûmes en faire vingt-cinq, au moyen d'un remaniement nocturne. Ce dédoublement de barils dura quelque temps; mais les profits, quelque considérables qu'ils fussent, ne suffisaient cependant pas encore à nos dépenses, et nous aimions mieux voler un peu plus la pratique que de faire des dettes. Notre fierté y trouvait mieux son compte.
Livonnière, en cherchant bien, trouva un procédé plus certain et plus prompt que le commerce, pour gagner vingt pour cent, et cela, en nous donnant moins de peine qu'en remaniant du porc et du boeuf salés.
Son expédient était tout simple et son calcul fort juste.
Dans ce temps-là, le Gouvernement faisait couper en quatre parties ciselées les gourdes espagnoles répandues dans la colonie; chaque quart de gourde se nommait un mocau; et par l'effet de cette section monétaire, les quatre pièces ainsi détachées de la gourde composaient une monnaie qui restait dans le pays, par la difficulté qu'on aurait eue à la faire circuler ailleurs pour sa valeur nominale.
—J'ai un fameux poinçon, me dit Livonnière, avec lequel, au lieu de couper la gourde en quatre, comme on fait au Gouvernement, nous la couperons en cinq; et cette nuit, si j'ai bien compté dans ma tête et sur mes doigts, j'ai trouvé que ça nous ferait vingt pour cent de rabio (de profit).