—Mais y as-tu bien songé? ce sera faire de la fausse monnaie! Et si on nous pend?
—Nous n'en ferons plus alors, et nous n'aurons même plus besoin d'en faire, c'te bêtise! Et puis, d'une manière ou d'autre, il faut que nous fassions la guerre à l'Anglais. En prison d'Angleterre nous avons passé des faux pounds; ici nous fabriquerons des faux mocaux à la barbe du Gouvernement. Chaque pays, chaque mode. Voilà tout.
—Allons, va donc pour les faux mocaux!
Et nous voilà en train de faire avec chaque gourde ronde, cinq beaux quarts de gourde; bientôt nous exerçâmes un nègre, que nous avions loué à la semaine, à poinçonner pour notre compte. Cette idée-là m'avait été inspirée par la prévoyance des dangers que nous courions; car j'avais l'intention, si le malheur voulait que nous vinssions à être découverts, de tout mettre sur le dos de l'esclave, et de le livrer à la sévérité du gouvernement, pour nous épargner la potence, et nous donner le temps de lever le pied. Nous fûmes plus heureux que sages, et nos quarts de gourde allèrent tranquillement leur train.
12.
MORT D'IVON
Les rafraîchissans.—La confession.—Mort d'Ivon.
Les excès auquels se livrait mon pauvre associé en fausse monnaie, et les fatigues qu'il avait essuyées pendant le siège de l'île, me faisaient prévoir que bientôt il paierait cher et son intempérance et son dévouement. Livonnière changeait à vue d'oeil. Ce n'était plus cet homme si robuste, si riche de santé et chez lequel, pour ainsi dire, l'excédant de la vie cherchait à se dépenser avec prodigalité. Je voyais son énergie morale s'affaiblir avec ses facultés physiques. Le climat des Antilles enfin avait dévoré prématurément cette existence que les veilles et les excès semblaient en Europe avoir plutôt affermie qu'altérée. C'est en vain que j'avais voulu employer l'empire que je croyais avoir conquis sur mon ami, pour l'empêcher de se livrer à l'incontinence, au sein de laquelle il cherchait des distractions: quand je m'efforçais de lui prouver tout le mal qu'il se faisait en buvant de l'eau-de-vie à peu près comme auparavant il aurait bu de la bière, il opposait à mes remontrances une raison qu'il croyait fort concluante, parce qu'il la puisait dans l'observation assez fausse d'un fait qui n'avait frappé que ses yeux: «J'ai vu, me disait-il, des matelots boire plus d'eau-de-vie qu'ils n'en pouvaient jauger; et quand ils étaient ivres-morts, on les mettait dans du fumier. Sais-tu pourquoi? C'était pour les réchauffer, attendu que le trop plein d'eau-de-vie leur avait glacé l'estomac. Ainsi tu vois donc bien qu'un coup de croc, loin d'échauffer un homme, le rafraîchit, puisque, s'il en buvait trop, il mourrait de froidure. On voit aisément que tu n'es pas fort sur la médecine. La seule chose que je craigne, c'est de trop me rafraîchir.
Une dyssenterie aiguë vint encore raffermir l'opinion erronée de Livonnière. Aux premières atteintes du mal, il s'accusa d'avoir trop pris de rafraîchissemens. «Ah! je sens bien, me dit-il, qu'un médecin aura besoin de me nettoyer la cale. Il se passe là, dans mon individu, quelque chose qui n'est pas dans l'ordre du service.»
Il se coucha; mais, toujours fidèle à ses longues et dures habitudes, il ne voulut jamais consentir, malgré mes prières, à entrer dans un lit. «C'est dans un hamac, répétait-il, qu'un matelot doit avaler sa gaffe. Si je viens à avoir la mine d'aller faire ma révérence au père éternel, rappelle-toi bien, Léonard, que c'est dans ce hamac-là que je veux taper de l'oeil jusqu'à la résurrection, des boutons de guêtres.»