—Consentent-ils tous à être baptisés?

—Tous sans exception.

—A la bonne heure!

Alors les prêtres du Dieu tropical allèrent le chercher en cérémonie. On jeta quelques gouttes d'eau sur la figurine de la Gazelle, et les haches qui avaient été levées sur elle, pour le cas où le capitaine se serait refusé à payer la rétribution, quittèrent les mains des exécuteurs, pour faire place à des seaux remplis jusqu'aux bords. Une grêle de pois verts tomba des barres sur nos têtes. Après l'explosion de ce météore d'un nouveau genre, chaque néophyte fut assis, les yeux bandés, sur une planche mobile soutenue par des rebords d'une grande baille d'eau salée. Chaque aspirant au baptême faisait sa confession à l'oreille du Bonhomme-Tropique, et lui promettait de ne jamais faire la cour à la femme d'un marin. Un filet de goudron, bien liquide, était passé sur le menton du néophyte, que l'on rasait ensuite avec un sabre de bois. C'est alors qu'une messe était dite en son honneur; et, au mot d'amen, la planche qui lui servait de siège lui manquait, et il se trouvait plongé le derrière le premier dans la baille, où une douzaine de seaux d'eau de mer lui étaient lancés avec promptitude et vigueur. Nos deux dames furent seules un peu ménagées, et moyennant quelques pièces blanches et une entière soumission, tous les nouveaux catéchumènes furent quittes de cette épreuve, qui n'est désagréable que pour ceux qui ne veulent pas se prêter de bonne grâce à cette burlesque initiation, source de gaîté, et prétexte de petits profits pour des malheureux qui n'ont que trop rarement l'occasion de se réjouir, et d'oublier leurs fatigues et leur cruel isolement.

Ivon, voulant, comme le font souvent les vieux marins fiers de leur expérience, ajouter un incident inattendu à la célébration du passage du Tropique, s'avança avec solennité vers Niquelet: Capitaine, lui dit-il, comme il est d'usage que ceux qui vont dans les colonies pour y faire leurs affaires, retournent, sens dessus-dessous, leurs anciens noms en passant par ici, je vous demande un nom de guerre de noblesse, à la place du mien qui est trop court. Il y a assez long-temps que je suis roturier; je veux devenir, à mon tour, comte, marquis, ou n'importe quoi enfin.

—Comment vous nommez-vous, sans plaisanterie? répond Niquelet, avec gravité.

—Sur les fonts baptistaux on m'a donné le nom d'Ives-Marie, sans mon consentement.

—Eh bien! mon ami, il faut anoblir ce nom-là en vous faisant appeler M. de Livonnière; ce sobriquet-là vous chausse-t-il?

—Comme une paire de bas de soie, capitaine.

A ce mot bas de soie, qu'Ivon parut regretter d'avoir lâché, l'équipage, qui connaissait notre affaire à bord du Vert-de-Gris, se prit à rire aux éclats. Ivon aurait bien eu envie de réprimer le mouvement de gaîté qu'il avait très involontairement provoqué; mais le jour où l'on passe le Tropique, il est défendu de se fâcher à bord.