Il fut donc décidé que mon ami Ivon serait reconnu désormais sous le nom de M. de Livonnière. Il voulait aussi me faire abjurer mon nom patronimique, en m'assurant que cette petite apostasie ajouterait à la considération qu'on ne manquerait pas d'avoir pour nous dans la colonie; mais je ne jugeai pas à propos de suivre ni cet avis ni l'exemple qui venait de m'être donné.
Sur quelles frêles circonstances reposent ces plaisirs auxquels se livrent avec tant d'abandon les hommes de mer! Que d'imprévoyance il leur faut pour qu'ils détournent un seul instant les yeux, des périls qui les menacent si obstinément! Pendant que la joie éclatait à bord, et que, sous la tente élégante qui cachait nos gaillards aux rayons d'un soleil dévorant, une table improvisée réunissait les plus gais convives, le matelot placé en vigie au haut du grand mât, veillant, avec impassibilité, sur toutes les folies qu'il nous voyait faire à cinquante pieds au-dessous de lui, cria navire! A ce mot, toujours solennel en temps de guerre, notre folâtre gaîté s'envola avec la brise, le silence succéda au tumulte. On replia les tentes, dans un clin d'oeil; la table disparut avec les plaisirs dont elle était devenue le théâtre. Plus de festin, plus d'ivresse. La fête était finie, et à l'abandon d'une orgie, succéda l'appareil imposant du combat.
Niquelet avait de bons yeux; mais il n'avait qu'un bras, avec lequel il lui était difficile de grimper au haut de la mâture. Aussi, quand il voulait s'élever, pour observer les navires qu'on lui indiquait à l'horizon, il se faisait hisser dans une chaise à gabier, à la tête de notre grand mât de hune. Notre capitaine, en cette occasion, fit procéder à son ascension; et, à peine était-il rendu à la hauteur du tenon du grand mât, que nous l'entendîmes rire aux éclats, balloté par le roulis, sur son siège aérien. «Imbécile, criait-il au découvreur de navire: il a pris l'eau que jette un baleinot ou un souffleur, pour la mâture d'un bâtiment. Où te reste t-il ton bâtiment de paille?»
—Là, par le travers, capitaine; mais je ne le vois plus.
—Ne t'inquiète pas! tu vas le revoir bientôt, quand il soufflera.
C'était en effet un gros souffleur qui, faisant jaillir, perpendiculairement, l'eau à une grande hauteur, nous avait donné cette fausse alerte; et bientôt nous vîmes cet ennemi inoffensif s'approcher de nous; en renouvelant ses ébats, comme pour nous dédommager de la peur qu'il nous avait faite.
Délivrés de toute inquiétude, du moins jusqu'au lendemain, avec quel plaisir nous sentîmes enfin la Gazelle glisser légèrement sur cette mer des vents alises, qui semble emprunter sa transparence et sa couleur, à ce ciel qu'elle réfléchit dans ses flots caressans et si harmonieusement mobiles! Avec quelle volupté de marin surtout, je respirais, pour la première fois, ces parfums de la mer, et cet air tiède que la brise constante des tropiques imprègne d'une saveur si douce! Quelles nuits délicieuses on passe sous ces latitudes que le soleil aime tant et qu'il éclaire avec une pompe et une majesté inconnues à nos tristes climats! Quelle sublimité dans ces scènes paisibles et animées de la nature! Tout, sur ces mers fortunées, devient un spectacle ravissant pour l'oeil, l'esprit et le coeur. Des myriades de poissons volans s'élèvent sur l'avant du navire, et sont poursuivis, en retombant dans la mer, par ces rapides dorades, le plus svelte, le plus élégant des hôtes des mers, reflétant dans les flots diaphanes qu'il sillonne, ses vives couleurs de pourpre, d'argent et d'azur, les lames flexibles qui les balancent gracieusement, d'innombrables galères se déploient en éventails bordés de vert, de bleu ou de rose. Derrière vous, des mauves légères s'abaissent, en béquetant la mer, jusques sur la poupe du navire qu'elles escortent. Sous les nuages brillans qui passent avec les vents à votre zénith, nage, dans des vagues éthérées, la majestueuse frégate, dont les ailes noirâtres, dessinées en accolades, paraissent immobiles dans les régions qu'elles fendent pourtant avec la rapidité de l'éclair; et, si quelquefois des nues, qui semblent receler la foudre et l'orage dans leurs sombres flancs, viennent interrompre l'harmonie de ces scènes attachantes, ne redoutez rien: ces grains, en apparence si terribles, se dissiperont avec la brise qui les pousse sur votre navire, et le soleil, dont ils ont un moment voilé l'éclat, va reparaître brillant et pur, comme il l'était auparavant.
Un peintre qui essaierait à rendre, sous les plus riches couleurs de sa palette, le ciel des tropiques, au lever ou au coucher du soleil, passerait, dans nos climats, pour avoir menti à la nature; car en Europe, nos horizons ne peuvent pas nous conduire à supposer possibles les accidens que l'on admire dans le ciel de la zone torride. Souvent vous vous appliquez à trouver, dans la forme des nuages qui s'élèvent dans notre brumeuse atmosphère, des configurations bizarres; mais, sous les petites latitudes, l'imagination, sans chercher à se créer des ressemblances de lieux sous la voûte immense qui recouvre la mer, est frappée de voir des îles, des forêts, des châteaux, se dessinant en lames d'or, sur l'azur du firmament. Combien de fois nos passagers restèrent des heures entières à contempler ce gigantesque panorama, qui leur offrait, dans les plus admirables illusions, les souvenirs de tous leurs voyages! L'homme qui ignore les effets de soleil sous la zone torride, n'a pas vu ce qu'il y a de plus magnifique dans le spectacle que le ciel donne à la terre.
Les matelots ne sont pas, pour la plupart, fort émus de toutes ces scènes. Mais j'avouerai cependant que je n'en ai pas vu un seul qui soit resté indifférent au lever du soleil, dans ces régions. Quand derrière ces nuages, bordés à l'horizon d'une pourpre étincelante, l'astre du jour semblait cacher à nos yeux les approches de son apparition sublime, et qu'ensuite son globe de feu s'élevait majestueusement au dessus du rideau immense qui paraissait vouloir nous dérober pudiquement sa clarté, un cri d'admiration s'échappait de la bouche de tous les spectateurs attentifs. Les matelots, occupés à laver le pont, laissaient tomber leurs brosses ou la bosse de leurs seaux. Tous les regards, toutes les âmes pour ainsi dire, étaient tournés du côté du ciel, où s'accomplissait un des mystères les plus imposans de la nature.
Il ne faut pas croire que pour les marins il n'y ait pas de distractions sur ces mers où le navire court quelquefois quinze ou vingt jours avec la même brise et le même cap, sans changer d'amures. La pêche, et une pêche amusante, vient quelquefois occuper tout l'équipage, et procurer une salubre variété à sa nourriture.