Mon équipage, à qui je venais d'éviter le désagrément d'être pendu au bout d'une grand'vergue, se jeta à mes genoux pour exprimer l'admiration que venait de lui inspirer mon heureuse audace. Je lui donnai double ration de rhum et d'eau, faveur inappréciable au commencement d'une traversée, où l'eau est ménagée avec plus de parcimonie encore que dans les caravanes qui franchissent les déserts du Soudan.

A la suite des impressions violentes que je venais d'éprouver, une traversée est bien monotone, même lorsqu'on croit avoir l'ennemi à ses trousses, et des nègres toujours prêts à se révolter et à vous manger. Des calmes fatigans à subir, un air infect à respirer, quelques esclaves morts à jeter à la mer, presque toutes les nuits à passer sur le pont, des malades à soigner: telle est en peu de mots l'histoire de presque toutes les traversées de la côte d'Afrique en Amérique.

En approchant de la Martinique, un sentiment d'espoir et de crainte vint varier un peu l'uniformité de mon état moral. Une belle nuit j'arrivai au Robert, quartier du vent de l'île. En quelques heures je me trouvai sur le rivage avec mes esclaves, conduits par mon équipage sur l'habitation d'un de mes armateurs. Il y avait quinze jours qu'on m'attendait là, et en partant j'avais donné rendez-vous en cet endroit même à mes co-intéressés. Les gendarmes et les agens des douanes voulurent bien faire quelques difficultés pour m'empêcher de mettre mes esclaves en lieu sûr. Mais j'avais tout ce qu'il fallait pour vaincre leurs scrupules. Choisissez leur dis-je, ou d'une poignée de doublons ou d'une balle dans la tête: tous prirent les doublons.

Un prêtre vint aussi, après les gendarmes; et, moyennant une gourde par tête, il me baptisa largement tous mes esclaves.

Pendant que l'on vendait ma cargaison, dont la beauté et la qualité faisaient l'admiration de toute la colonie, je me rendais à St-Pierre. Le soin du navire avait été abandonné à mon second; moi j'avais aussi mon projet: je voulais surprendre on sait bien qui! N'avais-je pas laissé au Figuier celle à qui je voulais faire partager le fruit et l'ivresse de mes succès?

J'arrive de nuit à Saint-Pierre, sur un caboteur. J'entre dans l'appartement où Rosalie, entourée de ses mulâtresses, leur faisait la prière du soir; car Rosalie priait. Mon aspect inattendu lui arrache un cri, et sa voix convulsive s'éteint bientôt sous mille baisers.

—C'est toi, toi, pour qui j'adressais des voeux au ciel, quand tu m'as surprise!… Mais grand Dieu! comme tu as souffert!… comme tes traits sont changés!…

—Tout cela sera bientôt oublié près de toi. Qu'as-tu fait pendant mon absence?

—Je t'attendais. J'ai reçu des nouvelles de France.

—Et ma mère?