Oh! si j'avais commandé seulement un brick deux fois fort comme la Rosalie, que j'aurais fait payer cher à cet Anglais l'épithète de lâche qu'il osait m'adresser! Mais avec six petites caronades et une trentaine d'hommes exténués!…. Allons, la nuit est sombre, la brise est forte et elle a contraint la corvette à s'éloigner: appareillons avec mes trois cents esclaves, pour jouir du plaisir d'échapper à mon exécrable ennemi.
J'appareille, poussé par des grains qui me portent d'abord violemment vers le bas du fleuve; mais les rafales inconstantes semblent se plaire à me tourmenter, sans me faire faire beaucoup de route. La nuit se passe: le jour arrive, et mon implacable corvette se montre presque entre moi et l'espace que je venais de quitter. Passer sous sa volée, c'est me faire couler: elle me coupe le passage sur la barre…. Avec un navire qui calerait moins d'eau que la Rosalie, je pourrais lui échapper en enfilant la passe étroite et sinueuse de Foche-Point, et en mettant ainsi entre la corvette et moi l'île de Foche et les bancs de sable sur lesquels la mer brise furieuse… Je fais appeler mon second…
—Raoul, vous connaissez cette passe?
—Oui, capitaine, je l'ai sondée plusieurs fois.
—De combien est le fond?
—De onze pieds, capitaine!
—Et nous en calons treize!… Malédiction! N'importe, faites condamner les panneaux et les écoutilles! Monte quatre hommes larguer les perroquets, chacun à son poste de manoeuvre, et silence partout!
—Mais, capitaine, voilà un grain furieux qui nous arrive!
—N'ai-je pas dit silence partout!
A l'instant même, le grain effroyable qu'avait prévu mon second tombe à bord. La Rosalie s'incline, le côté de tribord dans l'eau: la mer monte jusqu'à la moitié de notre pont, penché comme si le navire était chaviré; tous mes hommes s'accrochent aux pavois du vent en criant: Nous cabanons! Mes trois cents nègres, entassés dans la cale, poussent des hurlemens affreux; placé moi-même à la barre, je gouverne dans la passe trop peu profonde pour mon bâtiment. Mais couchée sur le côté, et la quille presque à fleur d'eau, la Rosalie ne navigue que sur le flanc, et dans cette position elle laboure encore le sable, qui monte tout trouble à la surface de l'eau que nous fendons avec le bruit et la rapidité de la foudre. Au bout d'une demi-heure, mon trois-mâts se relève, et la mâture, forcée par la rafale, se redresse tout à coup: nous étions sauvés. La corvette, arrisant ses huniers, se montre encore, mais sous le vent, mais à trois lieues de moi, pendant que, fier de mon coup de tête, je la bravais, défilant impunément avec bonne brise dans le canal du Nouveau-Calebar.