King-Pepel, sur la foi des traités, s'était déjà emparé de presque toute ma cargaison, et les trois cents esclaves qu'il devait me donner en échange n'arrivaient pas. Les fièvres inexorables du pays commençaient à s'emparer de mon équipage, dont le climat avait déjà affaibli l'énergie. Il me fallut cependant recourir bientôt à cette énergie, et oublier mon propre découragement.

Des nègres arrivant du bas du fleuve, dans leurs pirogues rapides comme le vent, crient un matin, en passant le long de la Rosalie: Anglais! Anglais! Gaberon? Je n'eus que le temps de me préparer à repousser l'attaque que les noirs m'annonçaient si subitement. Deux longues péniches, expédiées par la corvette qui m'avait vu entrer à Boni, se montrent dans le fleuve, à petite distance, chargées de monde. Je crie à terre dans un porte-voix: King-Pepel, les Anglais violent ton territoire! Aussitôt des nègres se portent sur une mauvaise batterie, placée à terre dans le sable. Mes hommes, abrités sous ma tente, se disposent à combattre les Anglais, harassés par une longue nage et par la chaleur asphyxiante du jour. Le feu commence et le pavillon tricolore flotte sur la Rosalie: c'est sous cette couleur-là que des Français libres de toutes leurs actions devaient combattre.

Les deux canots, après avoir essuyé mes deux volées à bout portant, m'abordèrent bravement. L'un d'eux, traversé de boulets, coule le long de la Rosalie. L'officier qui commande l'autre embarcation me crie d'amener. Je lui réponds: «Accordez-moi deux minutes pour consulter mon équipage.» Mon équipage murmure, je l'apaise d'un signe. L'officier consent à me laisser un moment de répit. Je donne le mot à mes gens.—Je suis amené, dis-je alors au lieutenant anglais; et au même moment tout mon équipage saute, comme pour abandonner le corsaire, à bord de la péniche. «Restez à bord, restez à bord, nous crient les Anglais: vous allez nous chavirer!» C'était bien là mon plan: le poids inattendu de tout ce monde se précipitant du même bord, fait cabaner l'embarcation, et mes Anglais, surpris et effrayés, s'abîment sous les flots, pendant que mes hommes, disposés à nager, regagnent bord en ricanant avec férocité du succès de mon stratagème. Quelques uns de mes assaillans surnageaient encore, je détournai la vue: les requins du fleuve firent le reste.

Les cris de joie de la multitude des nègres témoins de notre triomphe, nous étourdirent pendant plus d'une heure. Le soir la Rosalie fut entourée de plus de cent pirogues couvertes de branches de palmier et de fleurs. Les marabouts jetèrent encore une fois de l'eau lustrale sur les bordages ensanglantés du navire. Deux hommes que j'avais perdus dans l'action furent enterrés dans le sable avec les honneurs réservés aux hauts dignitaires. Pepel, en me revoyant à terre tout couvert de poudre et de sang ennemi, m'embrassa avec transport, et me montrant le pavillon tricolore de la Rosalie, il s'écria: «Lancoute Nabolone, bone! La ceinture de Napoléon est bonne.»

Peu de jours après l'affaire qui avait rempli d'admiration tous les habitans de Boni, je vis arriver, dans un tourbillon de sable, quelques filées de nègres attachés par le cou à de longues perches. C'était ma cargaison.

Bien vite je préparai ma cale à recevoir mes trois cents nouveaux hôtes. Les femmes sur l'arrière; les hommes rangés du mât d'artimon jusqu'à l'avant, et des fers pour tout ce monde. Des ignames, du riz et beaucoup d'eau pour leur nourriture: nos pistolets et nos poignards à la ceinture, et quelquefois à la main. Puis, vogue la galère, me dis-je. La maladie ne m'avait enlevé aucun homme.

Mais, autre contre-temps: il était dit que la corvette anglaise me contrarierait partout. J'étais sur le point d'appareiller, lorsque je reçus, par une pirogue du bas du fleuve, une lettre qui lui avait été remise par le capitaine de mon inexorable croiseur. Cette épître, fort laconique, était écrite insolemment en très bon français:

«Misérable forban, j'ai juré de ne quitter la côte d'Afrique qu'après t'avoir pendu au bout de ma grand'vergue, pour venger les braves que tu as si lâchement fait périr.

»ANDREW,

»Commandant le sloop de guerre de S. M. B. Faune.»