La permission de construire un baraquon, pour y déposer mon chargement, me fut accordée. En quelques heures, mes charpentiers élevèrent près du rivage un édifice en planches, dont la magnificence égala au moins celle de la royale case de Pepel. Les visites ne me manquèrent pas, et les grands officiers, que je recevais à toute heure du jour, ne tardèrent guère à boire une forte partie de ma provision d'eau-de-vie. King-Pepel venait sans façon partager ma table; je lui rendais familiarité pour familiarité. Il s'occupait de me composer, disait-il, un beau chargement, des noirs qu'il attendait de l'intérieur.

Quel pays neuf et surprenant que cette côte de l'Afrique occidentale! Que de moeurs inconcevables chez ces nègres si complètement ignorés en Europe! Quelles bizarres modifications de l'espèce sociale, et des superstitions humaines, dans ces états encore enfans, malgré leur longue existence!

Je voulais tout voir dans Boni. On me trouvait à chaque instant, malgré la chaleur étouffante d'un air de feu, dans les lieux où se réunissaient les naturels. Et puis je n'étais pas fâché de montrer ma physionomie européenne, au milieu de ces peuplades à la peau d'ébène, au visage déprimé et à l'attitude esclave. Quel effet je produisais sur tous ces visages noirs qui m'admiraient comme une merveille! «Voyez là, voyez là, s'écriaient-ils dans leur langage volubile, quel beau chef! C'est un roi de matelots savans.» Toutes les plus belles négresses s'enorgueillissaient d'avoir obtenu de moi un regard sur mon passage, ou un sourire pour prix des nattes de fruits qu'elles me présentaient comme un hommage d'amour ou un tribut d'admiration.

Un jeune noir, vêtu de blanc de la tête aux pieds, et suivi respectueusement par des marabouts, avait frappé mon attention. Je l'avais souvent vu dans les marchés s'emparer de tous les objets qui lui plaisaient, et battre impunément les marchands, satisfaits de recevoir des coups de bâton de ce méchant petit drôle. Un jour il lui prit fantaisie de m'aborder insolemment, et je me disposais à le fustiger avec la rigoise que j'avais à la main; à la vivacité de mon geste et à l'expression de ma physionomie, les marabouts, devisant mon intention, tombent à mes pieds, et l'enfant fuit épouvanté. Frétiche! Frétiche! hurlent tous les assistans, et les prêtres de me jeter de l'eau; pour me purifier. Un drogman m'expliqua que je venais de manquer d'assommer le palladium vivant du royaume, le Dieu sauveur du pays, le Frétiche enfin.[4]

[Note 4: Tous les voyageurs écrivent Fétiche. J'ai toujours entendu les Guinéens et les négriers prononcer Frétiche; et, comme ce sont les naturels qui ont formé ce mot, je l'écris ici de même qu'ils le prononcent.]

Ce Frétiche est un beau petit noir, que l'op prend en bas âge pour en faire un Dieu. Ses adorateurs le logent dans une case aussi bien ornée que celle du roi; et pendant sa céleste enfance, il a le droit de faire tout ce qui lui plaît, sans qu'on puisse regarder ses caprices les plus déréglés comme autre chose que des volontés divines. Mais une fois parvenu à l'âge de treize ans, le Frétiche éprouve bien cruellement qu'il n'est pas immortel, car alors toute la population, embarquée dans les pirogues, le conduit avec solennité vers la barre, pour le plonger religieusement dans les flots: les requins en font leur pâture.

Les prêtres, chargés d'élever cette malheureuse victime de l'homicide superstition des nègres, ont soin de persuader au Frétiche qu'aussitôt qu'il aura été plongé dans les flots, il n'en sortira que pour être Dieu ou tout au moins roi.

Une misérable négresse, condamnée à mort par une espèce de jury de vieillards, fut exécutée d'une manière atroce pendant mon séjour à Boni. On la barbouilla de miel de la tête aux pieds, et puis on l'attacha au tronc d'un, gommier. Des essaims de moustiques et de maringouins s'introduisirent dans ses oreilles, ses narines et ses yeux, et la dévorèrent au sein des tortures les plus effroyables. Deux jours après, le cadavre de cette infortunée ne présentait plus qu'une masse informe, couverte de myriades d'insectes sanglans. Ce genre de supplice s'appelle dans le pays l'arbre à moustiques.

Lorsqu'un nègre est condamné à subir l'épreuve de mort, pour un délit quelquefois assez léger, on lui fait avaler un brevage empoisonné dont l'effet est si prompt que le condamné tombe raide avant d'avoir tari la coupe fatale. Quand la culpabilité du prévenu paraît douteuse à ses juges, on lui présente un breuvage qui n'est pas mortel, et après l'avoir bu sans danger pour sa vie, il est réputé innocent. C'est le jugement de Dieu de ce pays, et les juges ont toujours soin de préparer l'épreuve de manière à ce que le ciel prononce dans le sens de leur opinion.

Le plus souvent on donne les condamnés à mort à dévorer aux requins, en les précipitant dans le fleuve, dont les eaux ne sont que trop fréquemment ensanglantées par de pareilles exécutions. Il est à remarquer que les requins de la côte d'Afrique sont les plus voraces parmi tous les animaux de leur espèce. Ceux de ces parages ont une tête deux fois plus volumineuse que les poissons du même genre que l'on voit dans les mers des Antilles ou sur la Côte-Ferme!