C'était le portrait de Rosalie….

—Ce n'est pas encore le tout, mon capitaine; à force de manoeuvrer autour des Anglais, ils m'ont accordé, comme pas grand'-chose de bon, la figure de notre pauvre petit trois-mâts, et j'ai apporté aussi avec moi le buste de la Rosalie, parce que si nous venons à armer un autre navire, comme je l'espère bien, cette figure-là battra encore les mers avec nous.

—Armer un navire! je le voudrais pour quitter ce malheureux pays, car je sens que j'y étouffe. Mais la force me manque.

—Vous avez raison, c'est de la mer qu'il vous faut, à vous et à moi, et quelque bon coup de fusil pour trouver une belle mort; car, voyez-vous, nous n'irons pas loin l'un et l'autre après la maladie qui nous a avariés, mon capitaine. Le foie reste attaqué, et ce n'est pas la tête sur un oreiller qu'il nous faut rendre notre dernier décompte… Il y a ici un beau brick-goëlette, construit à Nantes, et qui est en vente. C'est fait pour aller chercher des nègres, comme une jeune fille pour l'amour. Je me disais hier encore, en voyant cette belle embarcation: ce serait bien dommage de faire porter du sucre ou des boeufs de Porto-Ricco à un fond de navire comme celui-là, qui est à pendre dans une église. C'est taillé pour un commerce plus honorable.

Le prêtre prit alors la parole.

—Ce brave homme a raison. Il faut que vous partiez, capitaine; la mer seule vous rendra ces forces que vous vous plaignez de ne pas recouvrer ici. Je connais le bâtiment dont parle votre second: il vous conviendra, j'en suis sûr, et vos anciens armateurs ne demanderont pas mieux que d'en faire l'acquisition pour vous.

—N'est-ce pas, M. le curé? reprend Pitre. Et je suis sûr que vous ne vous refuserez pas à baptiser les 350 ou 400 mauricauds que nous vous amènerons; car notre métier, à nous, c'est d'aller chercher des nègres pour que vous eu fassiez des chrétiens à l'arrivée. C'est pour la religion et non pour le plaisir de vendre des noirs, que nous travaillons; pas pour autre chose.

Le prêtre sourit à cette saillie de Pitre. Il me proposa son bras et nous sortîmes. Nous allâmes voir le brick-goëlette pour me distraire. Mes armateurs et mes amis me revirent avec la plus vive satisfaction. Peu de jours après ma première sortie; le brick-goëlette était acheté pour moi.

Pitre vint, palpitant de joie, m'annoncer cette bonne nouvelle.

—Quel nom donnerons-nous à notre beau navire, capitaine Léonard?