Un soir, Rosalie cherchait, en me parlant de ses projets sur l'avenir, à bercer mon imagination attristée de tous ces rêves de bonheur qui rendent l'amour si doux et l'espérance si séduisante. «Échappé comme par miracle à tous les dangers qui ont assailli ta vie, à toutes les souffrances qui ont altéré ta santé, avec quel plaisir, me disait-elle, tu retrouveras dans mes soins, dans mon amour, cette tranquillité qui seule peut te convenir maintenant! Et notre enfant, comme il t'aimera: élevé par moi, il aura mon coeur! Et puis, mon ami, nous avons une grande dette à acquitter envers cette excellente femme.» Elle me montrait Fraïda. «C'est à elle que je dois ta conservation, et mon devoir sera de la rendre heureuse, autant que je le serai moi-même auprès de toi…..» Une des mains de Rosalie reposait dans la mienne. Fraïda, à l'expression de la physionomie de mon amie, semble s'apercevoir que nous parlons d'elle avec intérêt: elle prend mon autre main, du côté du lit, près duquel elle était assise. En reportant mes regards sur Rosalie, je crus remarquer de l'altération dans ses traits, qui, une seconde auparavant, brillaient d'espoir et de plaisir: sa main, palpitante sous mes doigts, se glace et se contracte horriblement. Je veux appeler du secours: Fraïda se lève, et retombe convulsivement sur sa chaise; et, en souriant avec une expression qui me remplit d'effroi, elle me montre, du côté opposé, Rosalie déjà étendue sans mouvement!…. Je crie, je me soulève égaré sur mon lit, et autour de moi je ne vois plus que deux cadavres… A mes cris, les mulâtresses de Rosalie accourent: je retombe sur ma couche, en proie au désespoir le plus violent, au délire le plus affreux. Le mot horrible de poison retentit à mon oreille épouvantée…. Fraïda, en faisant respirer une fleur à Rosalie, venait de porter la mort dans le sein de sa rivale, et de s'empoisonner elle-même, après avoir rassasié ses yeux mourans du spectacle du trépas de sa victime.

Je ne repris l'usage fatal de mes sens que long-temps après cette scène d'horreur et d'épouvante. En me réveillant du songe terrible qu'il me semblait avoir fait, je cherchais auprès de moi, à mes côtés, celle dont je croyais encore avoir pressé la main, il n'y avait que quelques minutes….. Un prêtre, celui qui avait assisté Ivon dans ses derniers momens, veillait seul près de mon lit. En l'apercevant, je versai, pour la première fois de ma vie, des larmes pour lesquelles je sentais bien qu'il n'était plus de consolation. Le prêtre laissa couler mes pleurs. J'aurais voulu l'interroger, sans prononcer le nom de celle que j'avais perdue. Je ne trouvai aucune expression pour ma douleur, ni pour le besoin que j'avais de parler. Oh! combien la vue d'une arme près de moi m'aurait fait de bien!.. Mais on avait tout éloigné de mes mains, d'ailleurs trop faibles pour s'emparer de ce que je cherchais.

Le prêtre me dit avec sang-froid, en devinant mon intention:—Un suicide, mon ami! Vous, avec une âme si forte…. ah! plutôt une pensée religieuse.

—Une pensée religieuse! je n'en ai pas; et puis-je en avoir, quand ce que vous appelez votre Dieu a permis le plus abominable des crimes?

—Pourquoi blasphémer ce Dieu auquel vous ne croyez pas? Vos emportemens seraient au moins inutiles. Léonard, ne pouvez-vous donc trouver la mort qu'en commettant une lâcheté contre vous-même?

—Et qu'ai-je besoin, pour me débarrasser d'une vie qui m'est odieuse, d'attendre qu'elle me soit ravie, comme il plaira à ce monde que je laisserai après moi? Est-ce l'approbation de cette société qui ne m'inspire que dégoût ou mépris, que je dois être jaloux d'emporter au tombeau?

—Belle idée pour un marin qui a sacrifié son existence au désir de se faire citer pour sa bravoure et sa force d'âme! S'il vous faut un suicide, cherchez du moins à l'ennoblir. Faites-vous tuer à la mer ou dans un combat, en laissant à votre mère et à votre frère une fortune acquise dans les dangers et un prix de votre sang…. Mais vous, Léonard, périr dans un lit où vous n'avez pas eu la force de supporter un reste de vie! Demandez à un autre qu'à moi une dose d'opium ou un poignard: je cache un coeur d'homme sons cet habit, qui vous semble peut-être si ridicule, et je méprise ceux qui s'assassinent, ou qui se servent à eux-mêmes d'empoisonneurs.

—D'empoisonneurs! Moi, m'empoisonner et mourir comme cette femme infernale, qui a si lâchement détruit celle pour qui j'aurais mille fois donné tout mon sang goutte à goutte! Ah! jamais!… Et mes larmes revinrent comme pour tempérer l'exaltation excessive de mes idées et de ma douleur…

Le prêtre ne me quitta plus. Ce stoïcisme si paisible, qu'il feignait auprès de moi, me disposa à écouter peu à peu les conseils de sa morale noble et courageuse, il savait que mon âme ulcérée se fermerait au langage de la bigoterie, et il ne fut question entre lui et moi que de sentimens énergiques. La force de ma complexion sut encore vaincre l'abattement de mon esprit et de mon coeur. Je revins à la vie pour éprouver, plus profondément que je ne l'avais fait dans ma maladie, le dégoût et presque l'horreur de l'existence. Mon caractère prit une teinte sombre, et cette insouciance, qui m'était naturelle auparavant, se changea en haine pour tout ce qui m'entourait. Insensible à mes maux, je ne conçus plus comment il existait des êtres qui pussent souffrir autant que je l'avais fait. Je voulais revoir la mer aussitôt qu'il me deviendrait possible de mettre le pied sur un navire, et de recouvrer assez de force pour commander. Pitre, que j'avais laissé incarcéré et malade à la Dominique, se présenta un jour à moi, accompagné du bon prêtre qui était parvenu à me faire consentir à vivre. Comment as-tu donc réussi à t'échapper, lui demandai-je?

—En me faisant passer aux yeux du gouverneur pour un malheureux naufragé que vous aviez forcé à partir avec vous du Vieux-Calebar. Mais j'ai bien autrement encore embêté les Anglais. Avant de quitter la Rosalie pour embarquer dans la patache qui nous a sauvés, je me suis traîné à quatre pattes jusque dans votre chambre, et j'y ai pris le bon pour quatre-vingts têtes de noirs, que Duc-Ephraïm vous avait fait au Vieux Calebar…. et puis ce portrait…