Je ne sais combien de jours je restai dans cette position, plus cruelle mille fois que la mort la plus horrible….

Un matin, des cris inaccoutumés se firent entendre sur le gaillard d'avant, où les nègres avaient l'habitude de s'entasser comme pour se décider à nous massacrer. Je vois une cinquantaine de cas malheureux monter pour la première fois dans les haubans, et se livrer aux démonstrations de la joie la plus bruyante. Fraïda, qui comprend les mots qu'ils échangent énergiquement entre eux, court devant et revient presque aussitôt m'expliquer qu'on aperçoit quelque chose d'extraordinaire non loin de nous. Cette nouvelle si inattendue me retira à peine de la stupeur dans laquelle l'excès de mes maux m'avait jeté: je ne pouvais plus que souffrir.

Cependant, au bout d'une ou de deux heures de tumulte parmi les nègres, j'entendis, sans pouvoir lever la tête, bruire sur les lames un bâtiment qui semblait nous approcher; et un instant après je distinguai une mâture et des vergues au dessus de nos bastingages. Des matelots blancs sautent à bord: à l'aspect de tant de cadavres à moitié rongés, d'un navire presque coulé, de cette voilure déchirée et de ce gréement délabré, nos libérateurs paraissent éprouver un sentiment d'épouvante et d'horreur. Mais la pitié l'emporte. Un d'eux s'approche de moi, avec une sorte d'effroi, et presque en tremblant, me demande en anglais si le capitaine du navire existe encore. A ces mots: c'est moi, qui sortent de mes lèvres expirantes, il ordonne à ses gens de me transporter à son bord, avec les autres hommes de l'équipage à qui il reste encore un souffle de vie. Fraïda et mes fidèles chiens suivent le cadre sur lequel on m'enlève aux scènes affreuses qui ont si long-temps fatigué mes yeux.

C'était une patache de la douane de la Dominique, qui venait de nous rencontrer, en louvoyant au vent du canal. Nous n'étions qu'à six ou sept lieues dans l'est de cette île, sur laquelle les vents alisés nous avaient poussés en latitude depuis que la manoeuvre du navire avait été abandonnée.

Quelque sévères que fussent les Anglais pour les négriers, le capitaine de la patache nous prodigua toute espèce de soins. Il mit quelques uns de ses hommes à bord de la Rosalie, pour la ramener au Roseau, sous son escorte. Le soir, on nous débarqua sur des cadres dans cette petite ville anglaise. Mon état de maladie ne permit pas au Gouverneur de me faire emprisonner, en attendant le châtiment auquel je devais être condamné; on se contenta de me déposer dans une maison, aux portes de laquelle furent placées deux sentinelles. Un médecin me vit. J'obtins la permission de conserver auprès, de moi Fraïda, qui en touchant une terre anglaise, était devenue libre, comme tous les autres noirs de la Rosalie.

Cette bonne Fraïda! Sans comprendre un seul mot d'anglais, sans pouvoir entendre ce que je lui disais, sans connaître enfin aucun des usages d'un pays si nouveau à ses yeux, elle sut deviner qu'il s'agissait pour moi d'une arrestation. Des esclaves du Vieux-Calebar, qu'elle avait connus avant leur captivité, et qu'elle rencontra au Roseau, lui apprirent qu'en traversant les sept lieues de canal qui séparent la Dominique de là Martinique, on pourrait m'arracher au sort que me préparaient les Anglais, si je parvenais à me rétablir.

Un soir, Fraïda accourt tout effarée auprès de mon lit; un vieux nègre la suivait, marchant péniblement. Elle ôte à ce noir la chemise de gingas dont il est vêtu, et le pantalon de toile qu'il porte; et, sans savoir encore ce qu'elle prétend faire, je lui laisse passer sur mes membres exténués et cette mauvaise chemise et ce pantalon en lambeaux. Puis, ses mains trempées dans une infusion qu'elle a apportée avec elle, me noircissent le visage, le cou, la poitrine et les mains. Alors elle m'arrache de mon lit: quelque affaibli que je sois, je trouve encore assez de force, dans la confiance que me donne Fraïda, pour marcher et la suivre, appuyé sur son bras. Les soldats placés en sentinelles à la porte me laissent sortir, croyant voir encore aux côtés de Fraïda le vieux nègre avec lequel elle est entrée. Dès que nous nous trouvons assez éloignés de la maison pour n'être plus aperçus dans l'obscurité, deux robustes noirs s'emparent de moi, et me portent, accablé des efforts que j'ai faits jusque-là, dans une pirogue, où s'embarque aussi ma libératrice. Au moment de quitter le rivage, j'entends des aboiemens: ce sont mes deux chiens, qui ne me retrouvant plus dans la maison où j'étais détenu, sont parvenus à découvrir la pirogue. Ils s'embarquent aussi avec nous, ces deux fidèles compagnons de mes infortunes; et bientôt nous nous dirigeons sur la Martinique, dans notre frêle embarcation, conduite par les deux nègres, compatriotes de ma Fraïda.

Rosalie me revit encore mourant. Elle crut, en me pressant sur son coeur, qu'il était dans sa destinée de me rendre une seconde fois à la vie. Cette confiance, qui donnait à son empressement à me secourir quelque chose de céleste, me la faisait regarder comme mon ange sauveur, et la pauvre Fraïda s'aperçut que désormais la reconnaissance que je devais à son amour, à son dévouement, serait partagée. Rosalie lui témoigna la plus touchante bienveillance. Mais, dès le moment où ma négresse se crut sacrifiée, elle cessa d'avoir auprès de moi cette vive gaîté que lui avait inspirée la satisfaction de m'avoir arraché à tant de dangers. Muette, presque inanimée auprès de mon lit de douleur, elle ne recevait qu'avec indifférence les marques d'intérêt que Rosalie s'efforçait de lui prodiguer. Ses yeux, sans cesse fixés sur les miens, paraissaient épier toutes les pensée? qui n'étaient pas pour elle, et me reprocher de lui avoir caché l'attachement que j'avais pour une femme à laquelle je n'étais pas marié. Fraïda se crut trahie par moi.

Rosalie croyait avoir à m'apprendre une circonstance que mon état de maladie extrême n'avait pu m'empêcher de remarquer: elle allait être mère. Elle me l'annonça devant Fraïda, et celle-ci comprit trop bien mon bonheur et celui de sa rivale. «Oui, répétais-je à Rosalie, je vivrai pour toi, pour notre enfant; ou, si la mort vient m'arracher à mes plus chères illusions, je te laisserai, en descendant au tombeau, le nom que tu dois porter: tu seras l'épouse de l'homme qui t'a le plus aimée.»

Fraïda ne voulait plus me quitter, et cependant elle semblait voir avec impassibilité les tendres soins que me prodiguait Rosalie, et les caresses que je recevais d'elle avec tant d'amour et de reconnaissance.