—Excellente, mon brave garçon; elle nous a sauvés. Et avec quoi t'es-tu donc barbouillé de la sorte? Tu avais l'air d'un spectre.

—Vous voyant embarrassé, je me suis frotté la figure, les bras et la poitrine, avec l'eau de safran que nous mettons dans le riz, et nos gens, ma foi, en ont fait autant. Ma fièvre jaune nous a tous guéris d'une fameuse peur, n'est-ce pas, mon capitaine? C'est qu'ils nous auraient tous pendus au moins, les canailles, pour le demi-cent de nègres que nous avons envoyés hier par dessus le bord!

S'il nous avait été permis de nous livrer à la joie dans ce moment, nous aurions sans doute célébré notre triomphe par quelque bonne orgie, car déjà le vaisseau anglais, vaincu dans ce combat si inégal, ne se voyait plus qu'à l'horizon. Mais nous ne pouvions encore nous abuser sur la longueur de la route qui nous restait à faire, et sur le peu de vivres que nous possédions. Le vent, qui nous avait si heureusement tirés de dessous la volée de l'ennemi, continua à nous favoriser; mais bientôt un nouveau contre-temps vint nous consterner. Une voie d'eau se déclara: nous sautons aux pompes et nous parvenons à peine à les franchir. Le navire, déjà vieux, avait souffert dans ses hauts, de la chaleur à laquelle il avait été exposé pendant nos longs calmes; et au dessous de la flottaison, quelques coutures paraissaient même s'être ouvertes par l'effet de la disjonction des bordages. En passant des grelins sous la quille du navire, et en virant au cabestan, à peu près comme on serre une malle avec un bout de corde, nous parvînmes, il est vrai, à rapprocher un peu les étraques du bâtiment. Mais quelle extrémité! Il fallut ne plus quitter les pompes et employer sans cesse nos esclaves à les faire agir. Tant de fatigues, jointes aux privations que nous éprouvions depuis trop longtemps, épuisèrent le reste de nos forces. Moi-même, je tombai malade à côté de ceux de mes matelots qui s'étaient couchés expirans sur le pont. Maître Pitre résista le dernier, mais il finit aussi par ne plus pouvoir rester à la barre, qu'il avait tenue tant que son courage lui avait permis de gouverner le navire. Les nègres enfin devinrent maîtres du bâtiment coulant presque bas d'eau et à peu près dépourvu de vivres.

La première idée des esclaves fut de nous massacrer. Je les voyais quitter les pompes et s'assembler devant pour délibérer. Puis, pensant probablement à l'embarras qu'ils éprouveraient à diriger le navire sans nous, ils revenaient aux pompes, pour ne pas laisser couler la Rosalie sous leurs pieds. C'est alors qu'ils me faisaient entendre les plus horribles menaces. Mais chaque fois qu'ils s'avançaient furieux, comme pour me dévorer, Fraïda leur présentait, en se jetant à genoux, la pagode, le grigri,[6] qu'elle avait conservé sur elle, et à l'aspect de ce signe révéré, élevé vers les cieux, dans les mains suppliantes de Fraïda, les plus irrités reculaient en rugissant.

[Note 6: C'est le nom que les nègres de la Côte donnent à leur amulette».]

L'un d'eux, bravant cependant tous les efforts et les prières de ma négresse, s'avança, le couteau levé, pour me percer sur le matelas où j'étais étendu sans mouvement et presque sans vie; mais alors mes deux chiens, qui veillaient sans cesse à mes côtés, s'élancent sur l'esclave forcené, et le déchirent au milieu des autres noirs, sans que ceux-ci osent braver la fureur de ces animaux dont la faim n'a servi qu'à exalter l'énergie. Bientôt la superstition, succédant à la colère, s'empare des révoltés. Ils regardent comme un juste châtiment du ciel la mort que mes deux chiens ont donnée au nègre qui, pour me tuer, n'a pas craint de dédaigner le signe protecteur que Fraïda a opposé à sa rage. Le cadavre qu'abandonnent mes dogues, est enlevé par les noirs, qui achèvent de le mettre en lambeaux pour le manger….

Ce festin d'antropophages se fait sous mes yeux: les cris d'allégresse de ces horribles convives bourdonnent à mes oreilles affaiblies; car j'avais eu le fatal avantage de conserver toute ma raison malgré les douleurs excessives qui m'enchaînaient inanimé, depuis tant de jours, sur le pont brûlant de mon navire.

Auprès de moi, sur le gaillard d'arrière, étaient venus tomber et expirer, sans murmurer une seule plainte, la plupart de mes matelots. Leurs cadavres putréfiés étaient restés à la place même où ces malheureux s'étaient traînés pour chercher un refuge contre la fureur des esclaves; mais toutes les fois que les noirs avaient voulu s'emparer de leurs corps pour les lacérer ou les dévorer, mes chiens, plus enragés encore que les nègres, avaient fait reculer les cannibales épouvantés. Pitre, moins malade que moi, essaie de porter sa main mourante sur la barre, pour remettre le navire en route; mais la fièvre redoublant avec les efforts qu'il veut faire, le replonge dans le plus affreux délire et l'abattement de la mort.

La Rosalie, presque remplie d'eau, poussée, sans être manoeuvrée, par les vents alises, tantôt revient au vent, et tantôt reprend sa route, livrée à l'impulsion de la brise qui siffle dans sa voilure désorientée. Les nègres, effrayés de la position où ils se trouvent, commencent à devenir plus menaçans qu'ils ne l'avaient été encore: chacun de ceux qui succombent sert aussitôt d'aliment aux autres.

Pour moi, j'entrevoyais sans effroi le moment où, n'ayant plus de vivres, ils viendraient, malgré Fraïda, s'emparer de moi et de ceux de mes hommes qui existaient encore. A chaque coup de roulis, leurs cris m'annonçaient leur épouvante; puis ils venaient, comme un flot tumultueux, pour fondre sur nous, et s'arrêtant tout à coup, leurs effroyables menaces succédaient à leurs premiers hourra de carnage!