La nuit s'écoula silencieuse et morne… mes matelots seuls paraissaient avoir repris un peu de confiance. Fraïda, agenouillée sur le dôme, semblait prier, en élevant ses mains vers le ciel, la figure d'un des dieux de son pays, qu'elle avait religieusement emportée avec elle.

Quel spectacle le jour naissant offrit à mes yeux, déjà accablés de la vue de tant de maux! Un vaisseau, qui apparemment venait de nous approcher à la faveur d'une folle brise qui s'était éteinte sur le point où il se trouvait, nous apparut comme un fantôme au milieu de ces mers sur lesquelles semblait s'être étendu un crêpe funèbre. Il était à deux portées de canon de nous, se balançant dans le calme avec son énorme mâture battue par les voiles dont il était couvert. En nous apercevant, il mit trois embarcations à la mer. J'observai deux de ses canots, qui, au lieu de se diriger sur nous, nagèrent sur notre arrière. À la longue-vue, je suivis attentivement leur manoeuvre, et bientôt je les vis lever leurs rames, et retirer de l'eau un objet que je craignis d'abord de trop bien reconnaître…. Je ne pus long-temps douter de mon malheur: c'était un de nos nègres aveugles, qui jeté dans la nuit à la mer, était parvenu à rester à flot jusqu'au jour. Les gestes menaçans des Anglais, rôdant dans les embarcations, pour chercher les autres esclaves qui surnageaient encore, m'apprirent ce que j'avais à redouter de leur trop juste indignation…. Les canots paraissaient armés: l'un d'eux retourna à bord du vaisseau; et, après avoir rallié ensuite les deux autres, tous trois nagèrent sur nous. Je ne pouvais long-temps résister à des attaques que le vaisseau aurait pu renouveler sur un équipage aussi faible et aussi exténué que le mien. Nous étions perdus….

Un pavillon rouge s'élève à l'extrémité du mât de misaine du navire ennemi: c'est le signal de la sanglante exécution qu'on nous prépare. Une casaque de matelot est hissée au bout de sa grand'vergue, comme un hommeau haut d'une potence: c'est là l'indice fatal du sort inévitable qui nous est réservé.

L'officier commandant une des embarcations me crie, une fois rendu près du bord: Rendez vous, brigands! Je ne sais ce que j'allais lui répondre, lorsque je vois monter sur le pont maître Pitre, qui, tout jaune et les bras nus, se présente aux Anglais, après s'être traîné jusqu'aux bastingages, avec quelques autres matelots, livides comme lui: Sauvez-nous s'écrie-t-il, nous ne demandons pas mieux que de nous rendre nous nous mourons sauvez-nous!….

Jamais je n'avais vu de malades plus effrayans que ces malheureux, tendant leurs bras supplians et décharnés aux Anglais stupéfaits…. Ceux-ci, saisis d'effroi à la vue de ces cadavres ambulans, hésitent à nous aborder. Leurs canots ont levé subitement leurs rames.

—Qu'avez-vous donc à votre bord? me demande l'officier, du ton de voix le plus ému.

—Une maladie affreuse qui nous dévore.

Je venais de comprendre le mot de l'énigme que maître Pitre m'avait donnée à deviner, et ma réponse venait de m'être dictée par la ruse que j'avais comprise à temps.

Les Anglais se concertent entre eux: l'attaque est suspendue. Au bout d'un moment, l'officier, en renonçant à nous aborder, ordonne de faire feu sur nous. La fusillade commence et s'engage des deux côtés; mais avec elle une brise inattendue, cette brise que nous invoquions si inutilement depuis tant de jours, s'élève; elle frémit dans notre gréement et dans nos voiles arrondies. Le navire glisse sur la surface de la mer que verdit la risée. Je commande alors le feu de toutes mes caronades sur les embarcations anglaises. Tenez, chiens, leur dis-je au porte-voix, voilà mes adieux; et aussitôt, mon pavillon tricolore flotte au bout de mon pic, qui cède à la douce pression du vent. Le vaisseau veut m'appuyer la chasse; mais avant d'orienter sur moi, il faut qu'il embarque les trois canots qu'il a mis à la mer. La Rosalie, si légère, si fine marcheuse, coule pendant ce temps, avec la rapidité d'un oiseau, sur les flots que le lourd vaisseau ne fend qu'à peine, avec une brise trop faible pour lui. Nous lui échappons enfin, et nous respirons.

—- Comment avez-vous trouvé ma maladie? me demanda alors maître Pitre.