—Nous n'avons plus d'eau que pour quelques jours, capitaine, vient encore me dire Pitre. Le petit Tanguy, ce vaillant petit matelot qui avait si mal aux yeux, s'est jeté à la mer, ne pouvant plus endurer la soif; ses camarades doivent venir vous demander que vous leur fassiez sauter la tête, puisque vous ne voulez pas faire autrement…
—Puisque je ne veux pas!…. Que veulent-ils donc, que veux-tu toi-même, misérable?
—Moi, mon capitaine, je veux mourir avec vous, voilà tout; et s'il ne vous fallait que ma ration d'eau pour vous faire vivre un quart d'heure de plus, l'affaire, allez, serait bientôt faite. Mais ces nègres qui vont tous décamper un à un, nous épuisent, et nous crèverons tous après eux, tandis que…. Vous nous avez demandé deux jours pour vous décider, et en voilà quatre que nous languissons entre la vie et la mort. Il vaut mieux faire comme le petit Tanguy.
Comme Pitre prononçait ces mots qui me déchiraient, j'entends le bruit d'un homme qui tombe à la mer.
—Est-ce encore un nègre qui vient de mourir?
—Non, capitaine; nos gens disent que c'est Leraide, que vous veniez de nommer maître d'équipage à ma place, qui s'est jeté lui-même à l'eau avec un boulet au cou.
—Et personne ne l'a empêché de commettre cette lâcheté?
—Pourquoi ça? Ce sera une ration de plus pour les restans. Et dans peu nous sommes quatre ou cinq à qui vous entendrez faire aussi leur sac le long du bord!
—Allons, puisqu'il le faut, et que je ne veux pas avoir à me reprocher la perte de ceux qui, avant tout, sont les miens, accomplissez votre infernal projet à la face de ce ciel exécrable que je voudrais pouvoir faire crouler sur ma tête.
Je descends égaré dans ma chambre: je me bouche les oreilles; je prends un pistolet chargé. Mais cette arme était suspendue au-dessus du portrait de Rosalie. Je jette un regard sur celle figure si noble, si touchante, comme pour lui faire mes derniers adieux… J'entendais à chaque instant tomber le long du bord des hommes qui criaient, et dont je croyais entendre aussi les mains s'accrocher sur les bordages qui me séparaient d'eux. Fraïda descend, se précipite à mes genoux, avec la joie dans les regards: elle me fait comprendre, par ses gestes rapides, qu'elle a vu la brise venir… Je saute comme un fou sur le pont: le ciel s'est couvert de nuages, la nuit me paraît plus fraîche. «Arrêtez! c'est assez… Je vous ordonne de suspendre cette atroce exécution!…» Mes hommes obéissent: ils s'élancent sur les manoeuvres, nos voiles s'enflent… Nous allons enfin quitter le lieu qu'une scène épouvantable a rempli d'horreur pour moi… Mais, non: nous nous sommes trop tôt flattés, et la brise meurt encore une fois dans nos voiles, qui continuent à battre lentement, à chaque coup de roulis, notre mâture fatiguée….