Vers le vingtième jour de calme, quelques orages éclatèrent et me permirent de faire un peu de route. Des brises inconstantes, dont je sus profiter, m'éloignèrent un peu des parages où je croyais avoir à redouter le plus la continuation du calme. Les vents alisés me favorisèrent enfin pendant plus d'une semaine, pour m'abandonner ensuite et me laisser dans la situation où ils m'avaient pris. Ma provision d'eau s'épuisait, et je ne pouvais cependant conserver mes esclaves qu'en leur distribuant la ration accoutumée. Une maladie terrible se manifesta parmi eux et au sein de mon équipage même. L'ophthalmie, affection trop ordinaire dans ces parages, avait réduit le plus grand nombre à l'état d'une cécité presque complète.

Et pas un souffle de vent sur cette mer si tranquille, qui semblait, par son immobilité, se plaire à allumer dans mon âme les sentimens les plus impétueux! Quel contraste entre la rage et le désespoir de tout cet équipage, et le calme irritant de ces flots! Un nuage venait-il à s'élever sur l'azur de ce ciel d'airain, vite l'espoir brillait sur nos figures abattues. On tendait les prélats, pour recueillir la pluie qui semblait vouloir nous inonder; on bordait toutes les voiles, pour recevoir la brise que le nuage nous promettait, et le nuage passait sur nos têtes brûlantes, sans nous jeter un souffle de vent, sans nous laisser tomber une seule goutte d'eau!….

Quinze jours se passent de la sorte. Le sommeil avait fui mes yeux brûlans. Mes nègres, malades et presque aveugles, pouvaient se promener en toute liberté sur le pont. Je n'avais plus à redouter ces malheureux, errant à tâtons, comme des ombres, autour de mes pauvres matelots aveugles comme eux. Mon second, vieux et épuisé, meurt près d'un jeune chirurgien, dont les soins et l'art ont été si vains contre le fléau….

Pitre, le seul dont l'énergie a répondu à mon courage, remplace mon second…. A chaque instant, il vient me prévenir que l'eau diminue, que le nombre des malades augmente, et que nous sommes encore loin de terre….

—Que veux-tu que j'y fasse? Dépend-il de moi d'avoir de la brise? Oh! s'il ne fallait que jouer ma vie contre mille chances de mort, bientôt je vous arracherais tous aux terribles angoisses que vous éprouvez…Mais..

—Mais, capitaine, tous ces nègres aveugles, qui dévorent nos vivres, ne sont plus bons à rien…. Ils donnent leur mal à ceux qui, dans la cale, sont encore bien portans. En supposant que la brise nous vienne, nous n'avons même plus assez d'eau, à une demi-bouteille par jour, pour tout ce monde….

—C'est le malheur le plus cruel qui m'ait encore accablé! Ceux qui succomberont on les jettera à la mer, à l'instant même…

—Ça ne sauvera pas ceux qui peuvent encore vivre jusqu'à la Martinique.
L'équipage déjà murmure.

—Qu'il s'avise de se révolter, et bientôt il aura ma vie ou j'aurai celle du dernier misérable qui voudrait m'imposer une seule volonté, ou se hasarder même à me donner un conseil.

Pitre retournait, après des entretiens semblables, sur mon gaillard-d'avant, regarder si au large il n'apercevrait pas, au frémissement des flots, quelque petite apparence de brise. Mais rien….. rien…. Les jours se passaient dans le désespoir, les nuits venaient et s'écoulaient aussi cruelles que les jours… Pas un souffle de vent: rien que des mourans étendus sur mon pont, et des morts à jeter à chaque instant par dessus le bord….