—Eh bien! comment se marie-t-on ici? Qu'on fasse vite: je consens à tout.

A la rapidité de mes gestes, tous les assistans devinèrent ma résolution. On enlève Fraïda à son bûcher, on me porte en triomphe; et dans une grande case, où quelques frétiches en bois étaient élevés sur une manière d'autel, le grand marabout nous donne la bénédiction nuptiale; mais je ne saurais trop dire ici quelle espèce de bénédiction, tant elle me sembla ridicule et dure à supporter. Certes il ne fallut rien moins que l'envie que j'avais d'arracher ma pauvre Fraïda à ses bourreaux, pour supporter une ablution aussi dégoûtante et aussi grotesque que celle dont je fus inondé.[5] La cérémonie cependant s'acheva, à la grande satisfaction des barbares du pays.

[Note 5: Historique.]

Mon équipage ne me vit pas sans peine me démunir d'une partie de l'artillerie du navire, pour racheter ma belle négresse. Mais l'empire que j'exerçais à bord était absolu. J'ordonnai et l'on obéit: les deux caronades passèrent de la Rosalie dans la case du prince Boulou.

Fraïda ne tarda pas à me dédommager des sacrifices que j'avais faits pour la sauver. En arrivant à bord, elle me fit comprendre avec beaucoup d'intelligence, par ses signes, que j'aurais dû visiter mes esclaves, pour m'assurer qu'ils n'avaient pas emporté de poison avec eux. Bientôt je les fis venir deux à deux sur le pont, et après avoir examiné l'intérieur de leur bouche, leur chevelure, l'interstice de leurs doigts de pied, nous eûmes lieu de nous applaudir d'avoir suivi les avis de Fraïda. Quelques uns de ces malheureux étaient parvenus à cacher, enveloppés dans les petites noix du pays, des poisons végétaux qu'ils croyaient pouvoir impunément conserver sous leur langue ou entre leurs orteils. J'avais enfin affaire à ce qu'on nomme des nègres empoisonneurs.

Sous quels terribles auspices commença ma traversée! Les esclaves que je faisais monter alternativement sur le pont par escouades de dix ou douze, pour leur faire respirer un air moins infect que celui de la cale, cherchaient sans cesse à s'approcher des chaudières de l'équipage, et sans cesse j'étais obligé d'ordonner à mes hommes, trop négligens, d'éloigner ces misérables de la cuisine où se préparaient nos alimens. Un matin, je surpris Fraïda écoutant avec attention, l'oreille collée sur la cloison qui séparait ma chambre de la cale, la conversation que quelques esclaves entretenaient à voix basse, croyant n'être pas entendus d'elle. Ma négresse me fit comprendre qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux. Je crus que les nègres avaient formé le projet de se révolter, et je redoublai de surveillance. A l'heure où le cuisinier distribuait la soupe à l'équipage, Fraïda, les traits tout décomposés, se jette entre le cook et les matelots qui allaient s'emparer de leurs gamelles. J'accours, et je devine aux gestes de ma négresse, qu'elle accuse les noirs qui se trouvaient sur le pont, d'avoir jeté du poison dans les marmites de l'équipage.

Indignés de cette révélation, mes hommes sautent sur leurs pistolets et leurs poignards; ils veulent frapper les coupables qu'on accuse. Je leur ordonne d'attendre en silence l'épreuve à laquelle je veux soumettre les accusés. Ils attendent.

Je m'empare des gamelles qui contenaient la soupe des matelots. Je les place au milieu des nègres groupés sur le gaillard d'avant. Je donne à chacun d'eux une cuiller et je leur commande à tous de manger. Entourés des matelots et de mes officiers, armés jusqu'aux dents, les nègres s'asseoient autour des gamelles et ils mangent paisiblement et en souriant, toute la soupe qu'ils sont accusés d'avoir empoisonnée. Leur sécurité me déconcerte, et je crois que Fraïda m'en impose ou qu'elle s'est trompée. Le funeste repas s'achève: un des nègres demande de l'eau; on lui en donne, et bientôt ses autres camarades se jettent avec fureur sur le bidon qu'on leur présente, pour étancher la soif démesurée qu'ils semblent éprouver. Deux ou trois d'entre eux poussent bientôt des cris horribles et se roulent convulsivement sur le pont. Tous expirent au milieu des douleurs les plus atroces. Fraïda venait de nous sauver! Les cadavres gonflés des empoisonneurs restèrent quelque temps étendus sur le gaillard d'avant. Je voulus que tous les esclaves les vissent, pour apprendre à craindre ma prévoyance et à redouter le châtiment que j'avais fait subir à leurs camarades. La leçon produisit deux bons effets: mes noirs se défièrent de moi plus qu'ils ne l'avaient fait encore, et mes gens redoublèrent de surveillance.

J'avais su au reste me créer un moyen de police autre que celui que je devais attendre de l'activité de mon équipage. On se rappelle peut-être les deux chiens qu'à son départ de la Martinique pour France, m'avait laissés mon frère. Ces animaux m'avaient suivi dans mon voyage au Vieux-Calebar. Je devinai, en parcourant ma cale avec eux au milieu des noirs, l'usage que je pourrais tirer de leur instinct. Mes deux dogues devinrent les surveillans les plus redoutables pour les esclaves; et lorsque, la nuit, les antropophages que j'avais dans les fers sautaient sur leurs voisins pour les dévorer, mes chiens intervenaient, et leur aspect épouvantait des cannibales que la peur de la mort n'aurait pas fait sourciller. Chose admirable! jamais on ne vit ces deux animaux manger les alimens que leur présentaient les esclaves. On aurait dit qu'ils avaient senti, avant nous, le danger de recevoir quelque chose de la main de ceux qui devaient naturellement être leurs ennemis et les nôtres.

Ma traversée, commencée sous d'aussi tristes auspices, devait être malheureuse jusqu'au bout. A deux cents lieues environ de la côte d'Afrique, des calmes opiniâtres enchaînèrent, pour ainsi dire, mon navire sur une mer qu'aucune brise ne venait animer. Je restai vingt jours dans cette position désespérante, où l'on semble destiné à périr du supplice da la faim, au milieu de l'Océan, et sous l'ardeur d'un ciel immobile et inexorable.