Au bout de mon éternel mois de croisière d'attente, je rentrai au Vieux-Calebar. Ephraïm m'avait tenu en partie parole. Ma cargaison lui avait plu; mais il n'avait pu réunir encore que deux cent vingt esclaves arrivés de l'intérieur. Il avait en vain menacé les princes à qui il avait envoyé des objets d'échange, d'aller en personne leur arracher les contingens qu'ils lui avaient promis. La marchandise était rare. Il me proposa, au cas où je voudrais partir avec mes deux cent vingt esclaves, de me faire un billet pour quatre-vingts noirs payable à mon prochain voyage ou à mon ordre. Mon équipage commençait à ressentir la pernicieuse influence du climat; mes vivres s'épuisaient. Je me décidai, après mûre délibération, à accepter le billet d'Ephraïm et à partir.
«Avant que tu ne nous quittes, me dit celui-ci, je veux te donner une idée de la manière dont s'exécute la justice dans mon royaume. Tu vois bien, ajouta-t-il, l'heure qu'il est à ces grosses montres (il me montrait des chronomètres, dont les capitaines anglais avaient fait présent à ce barbare). Eh bien! trouve-toi auprès de la case du prince Boulou, quand l'aiguille sera arrivée là, et tu y verras un beau spectacle.
Ephraïm me fit entendre ces mots en mauvais anglais. Mais je compris trop bien qu'il s'agissait de Fraïda. A six heures, fidèle au rendez-vous que m'avait donné le roi, j'étais près de la case de cette infortunée.
La foule entourait déjà le tronc du manguier nouvellement abattu par les ordres du prince Boulon. Une négresse, couverte d'un voile blanc, paraît au milieu des marabouts. On l'attache au pied de l'arbre, assise sur un amas de feuilles sèches arrosées d'huile de palma-christi. A mon aspect, la multitude m'ouvre un passage pour me laisser voir à mon aise la victime qu'on allait immoler. Je reconnais, dans cette malheureuse, la pauvre Fraïda. A l'indignation que je manifestai un drogman s'approcha de moi, et me dit que seul je pouvais arracher la malheureuse au supplice qu'on lui préparait.
—Parle! que faut-il pour cela?
—Que tu fasses un cadeau à son mari, et que tu consentes à épouser la condamnée.
—Qu'exigé ce vieux nègre pour la rançon de Fraïda?
Après avoir pris avis du prince Boulou, qui présidait aux préparatifs de l'exécution, le drogman me fait savoir que le mari se contentera de deux de mes canons, d'une provision de poudre et d'une belle paire de pistolets.
—Je n'ai à bord que six canons. Le misérable en aura deux; mais qu'il me livre de suite sa victime.
—Oui, capitaine, mais il faut avant tout épouser Fraïda, et faire encore des cadeaux aux prêtres.