Pour toute réponse, Raphaël reprend sa place sur le bastingage de tribord. J'attends son feu à mon poste. Il élève son pistolet, il m'ajuste: la balle part et me traverse les chairs du bras gauche, du bras avec lequel je me tenais à un calehauban.
La joie de Raphaël, qui croit m'avoir atteint grièvement, s'épanouit sur son atroce figure. Il veut descendre. Non, chien; reste, lui dis-je avec fureur, tu dois essuyer mon feu!
En prononçant ces mots je tends mon arme vers lui: la détente part, le coup frappe, et mon adversaire se raidit sur ses jarrets en lâchant un cri, et il tombe à la mer, renversé convulsivement sur le dos.
A moi le brick et les esclaves m'écriai-je en sautant sur le pont. L'équipage espagnol s'ébranle: le mien court à moi comme pour me défendre; mais les Espagnols, dont nous avons mal jugé les intentions, jettent leurs armes, et le second, élevant son chapeau en l'air, crie: Vive le capitaine Léonard! Santa-Maria vient de punir l'infâme Raphaël!
Pitre m'embrasse en pleurant de plaisir. Chacun de mes hommes veut me presser la main, me dire un mot de satisfaction. Les Espagnols me touchent comme une relique. On panse ma plaie, assis au milieu de tout ce monde, et personne ne songe à regarder, le long du bord, ce qu'est devenu Raphaël. Ma balle lui avait traversé le coeur, et la mer l'avait déjà emporté loin de nous.
—Ce n'est pas tout, dit Pitre: il faut faire passer en double tous les nègres du brick à bord de nous; et il n'y a pas de temps à perdre, car voilà un navire qui m'a l'air de nous tomber rondement sur le casaquin.
Pitre descend dans l'entrepont avec quelques uns de nos matelots et trois ou quatre Espagnols: ils déferrent un à un les esclaves, qu'on fait passer vivement dans la cale de la Rosalie. J'ordonne de prendre autant de vivres que l'on pourra en enlever au brick, et de loger dans nos soutes les provisions nécessaires pour le supplément d'esclaves que nous avons conquis.
Pitre, en cet instant, sort tout joyeux de la cale du brick, et tenant par les oreilles un vieux nègre qui détourne la face:
—Reconnaissez-vous celui-là, capitaine?
—Mais n'est-ce pas ce gredin de Boulou, qui voulait conduire à la
Havane la traite de Raphaël?