Les cris de rage de tous mes marins accueillent ma réponse: je réussis à peine, à force de supplications et de prières, à les empêcher de faire feu sur le brick. «Ma parole est donnée, leur dis-je, et vous ne voudrez pas que votre capitaine se souille par un acte de lâcheté en se mettant au niveau de ce forban. Abordons le brick qui vient d'amener; mais en nous tenant sur nos gardes, les armes à la main, contre toute surprise; laissez-moi m'entendre seul avec Raphaël, et régler les conditions d'une affaire dont vous allez me voir sortir vainqueur, sans vous avoir exposés à périr pour une cause qui n'est que la mienne.»

Mon équipage, presque révolté contre moi-même, m'adresse des reproches que je suis forcé de subir. Mais j'aborde, en l'élongeant avec précaution, le brick espagnol, et bientôt les deux navires, amarrés inoffensivement l'un contre l'autre, restent, sans faire de route, sur les îlots tranquilles qui les balancent.

—A quelle arme veux-tu te battre, Raphaël?

—Nous avons nos pistolets: mets-toi sur les bastingages d'un bord et moi sur ceux de l'autre. Nos seconds vont tirer à qui de nous fera feu le premier. Si je te tue, je continuerai ma route; à moins que tes gens ne veuillent recommencer, et confier au sort d'un combat général l'issue de noire affaire. Si tu me brûles la cervelle, tu reprendras tes noirs, et tu auras en plus ceux qui m'appartiennent déjà. Y consens-tu?

—C'est entendu. Mais pendant notre duel, tous mes gens armés vont passer sur l'avant, et tout ton équipage sur l'arrière; si l'un de nous manque à l'honneur, que le sort des armes, entre les deux équipages, décide de notre droit.

—C'est cela. Allons, quel bord choisis-tu?

—Le côté de bâbord. A toi l'honneur de la place, brave voleur d'esclaves!

Nos deux seconds font ranger l'équipage de la Rosalie sur l'avant, et celui du brick sur l'arrière, tous deux prêts à s'élancer l'un sur l'autre, à la première contestation. Raphaël monte sur le bastingage de tribord, et moi sur celui de bâbord, du côté où la Rosalie est amarrée au brick. Déjà nous nous toisons comme pour chercher la place où nous voulons nous frapper avec le plus d'avantage. Pitre s'avance entre nous deux, avec le second espagnol. Une gourde est jetée en l'air. Raphaël demande face: il tourne face; c'est à lui de tirer…. Un murmure sourd s'élève du milieu des deux équipages, puis un silence de mort succède…. Au moment où Raphaël va m'ajuster, un de mes hommes, perché sur le bossoir d'avant, crie, Navire: Tous les yeux se détournent vers l'avant. Le combat est un instant suspendu…… On observe le bâtiment aperçu, et l'on reconnaît un brick…. Finissons-en vite, dis-je à Raphaël, c'est peut-être un des croiseurs de Fernando-Pô; car ce navire est près et me semble gros.

—C'est égal, dit-il: les croiseurs n'ont plus que de faibles équipages, dévorés par la maladie. Seul, celui-là n'oserait attaquer nos deux navires. Attendons encore un peu.

—Est-ce que tu hésiterais maintenant, malheureux, à te battre, comme le premier tu me l'as proposé?