—Vous n'aurez pas grand'chose à faire pour cela; il fait de l'eau, comme un panier. D'ailleurs, les Espagnols veulent tous vous suivre à bord de la Rosalie.

Le navire approche.—C'est un grand brick, me criait-on, pendant que
Pitre amarrait Boulou au pied du grand mât.

—Voyons, dis-je à l'équipage espagnol, résolu à me suivre: si ce brick, devant lequel nous allons prendre chasse, vient à nous gagner et à nous attaquer, puis-je compter sur vous tous pour le combat?

—Oui, capitaine, oui, jusqu'au dernier d'entre nous!

—Eh bien! passez tous à mon bord, et aussitôt que nous aurons transbordé tous les esclaves, qu'on me largue les voiles du brick, et que le feu soit mis à sa coque, à son gréement et à sa mâture! En le coulant, il serait encore à flot quand ce croiseur qui nous chasse sera près de nous. Mais une fois le feu allumé à bord, il ne restera plus de trace de lui. Dépêchons-nous donc de transborder nos nègres!

La nuit, une nuit douce et calme, descendait déjà sur la scène horrible qui se préparait. Le brick que nous avions aperçu pendant mon duel en pleine mer avec Raphaël n'était plus qu'à quelques portées de canon de nous. La mer était belle, le ciel serein, et la brise semblait plutôt se jouer avec les flots pour les caresser que pour les soulever. Ce silence, qui a quelque chose de si imposant et de si vaste à la mer, n'était interrompu que par la voix de mes matelots et les commandemens de Pitre, qui ne cessait de répéter pour encourager nos gens: Allons, mes fils, faisons vite, pour mettre le feu à cette barque et faire rôtir le prince Boulou! Oh! que ces hommes se dépéchaient! avec quelle activité ils travaillaient, et quelle gaité brillait dans leurs regards! Combien ils se promettaient de plaisir en pensant à l'effet que produirait l'incendie du brick de Raphaël, sautant en l'air avec ses poudres! Que de bons mots ils trouvaient en voyant les grimaces et la contenance infernale du prince Boulou, attaché au pied du grand-mât! Pour celui-ci, il ne trouvait de force que pour me maudire et appeler la vengeance de tous les démons. Les voeux du misérable ne furent que trop tôt et trop bien exaucés…..

Je n'eus qu'à faire un signe, et des torches de goudron, déjà allumées, firent courir une flamme dévorante dans le gréement et la voilure du navire capturé: les cris de Boulou se perdirent dans les craquemens de la mâture en feu et les hurlemens de la flamme. La Rosalie, toutes voiles dehors, s'éloigna du foyer de l'incendie et les ombres de la nuit enveloppèrent les ondes brûlantes que le vent lançait vers le ciel, qui paraissait s'embraser. Les regards de mes hommes se tenaient attachés immobiles et avides sur le brick, qu'ils s'attendaient à voir sauter. Déjà ils accusaient la lenteur de l'explosion sur laquelle ils comptaient. Une ombre se dessine au même moment sur le fond de l'horizon qu'embrase l'incendie que nous laissons derrière nous: cette ombre est celle de la haute voilure du brick qui nous a chassés, et qui, poussé par la brise, est parvenu à passer entre le brick en feu et notre navire. Il défile silencieusement, et ses voiles, après nous avoir masqué un instant la rouge clarté du brasier qui s'élève au sein des flots, vont se perdre dans l'obscurité par notre côté de babord.

—Il va revenir sur nous, il va revenir sur nous, répètent tous mes hommes.

—Parons-nous au combat, dis-je à Pitre. Si ce brick nous gagne et qu'il nous attaque, nous lui ferons payer cher sa témérité. Avec un double équipage, qu'avons-nous à craindre d'un navire dont les hommes ont été exténués par la maladie qui a frappé tous les croiseurs?

Le second espagnol vient m'assurer qu'il a appris que tous les bâtimens de la croisière de Fernando-Pô avaient perdu la moitié de leur monde.