—Eh bien! qu'il soit bien équipé ou non, peu importe! Chacun à son poste, et à l'abordage s'il nous attaque!
Mes gens sautent aux caronades. Une explosion épouvantable ébranle tout notre navire, et une lame sourde vient nous pousser en avant et clapotter le long du bord. Des débris de mâture, des bouts de filain en feu, des morceaux de fer, tombent de toutes parts autour de nous. C'est le brick espagnol qui vient de sauter en l'air, et le fracas de l'explosion nous étourdit long-temps encore après cette terrible commotion. Bientôt, par la hanche de bâbord, nous distinguons le brick qui nous a chassés, et que la lueur éblouissante de l'incendie nous avait empêchés jusque-là de voir dans l'obscurité. Il nous poursuit de près et semble nous gagner. Il n'y a plus à en douter: le combat devient inévitable.
Pitre passe derrière pour m'avertir que tout est prêt, et que l'équipage espagnol, dont jusque-là les intentions lui ont paru suspectes, fait la meilleure contenance. Jamais je n'avais vu mon second plus joyeux ni mieux disposé. Avant de regagner son poste, il me presse la main avec respect, avec affection; et puis, après avoir fait quelques pas, il revient pour me dire encore adieu avant le combat.
—Qu'as-tu donc? lui demandé-je, surpris de l'émotion que je crois remarquer dans la manière dont il me quitte.
—Capitaine, ne croyez pas que ce soit la peur, au moins, qui me fasse vous dire adieu de cette manière; au contraire, jamais je n'ai été aussi content de me battre. Vous vous rappelez bien ce que je vous ai dit qu'il nous fallait, à vous et à moi… Eh bien! l'instant est venu, et voilà celui qui fera mon affaire! Et il me montre le brick qui s'avance; il me demande une seconde fois la permission de m'embrasser, et après m'avoir pressé dans ses bras frémissans, il s'élance sur l'avant en me disant: «Adieu, mon capitaine; c'est le dernier et le plus beau moment de ma vie!»
Un coup de canon gronde sur notre arrière, le boulet siffle et va couper une de nos drisses de bonnette. Je reviens au vent, et par le côté de tribord, le brick me présente la joue en faisant comme moi une oloffée. Sans que j'aie le temps de commander le feu, toute ma volée de tribord part, lancée par mes chefs de pièce, qui n'ont pu résister au désir de riposter à l'ennemi. Dès lors le combat s'engage: j'essuie deux volées de la part du brick qui m'approche à une portée de pistolet, toujours en me tenant par la hanche; ma petite artillerie est bien servie: le feu de l'ennemi paraît se ralentir à mesure que la canonnade se prolonge. Un morne silence règne à son bord; des houras accompagnent chacune de mes bordées: les manoeuvres, coupées par la mitraille, tombent sur mon pont; mais quelques unes des voiles de mon adversaire tombent aussi dégréées par mon feu. J'ordonne alors de pointer à la flottaison, pour tâcher de couler l'ennemi qui ne s'attache qu'à me démâter. Au bout d'un quart d'heure, je crois remarquer que l'avantage me reste et qu'il y a de la confusion à bord du brick: je fais lancer au vent et nous combattons à échanger presque nos écouvillons. Mais, grand Dieu, que cet exécrable combat me semble long et sinistre! La blessure que Raphaël m'a faite au bras me fait horriblement souffrir: la douleur m'exalte et je deviens furieux. Mes deux chiens, qu'avant le combat on n'a pas eu la précaution d'enchaîner, hurlent sur le pont et remplissent l'air de leurs aboiemens lugubres. Cinq à six fois je suis tenté de les abatre, tant leur cris m'importunent et m'irritent, et par un mouvement plus fort que ma résolution même, je les laisse errer sans les tuer autour de moi et sur le pont. A la lueur des coups de canon que m'envoie le brick, je remarque un homme qui se lève sur le bastingage de dessous le vent, à chaque volée, et qui paraissait être le capitaine du navire que je combats. Un novice, qui charge à mes côtés les pistolets dont je voulais me servir, me passe des armes que je décharge en ajustant celui qui me semble commander la manoeuvre à bord de l'ennemi. Ma main tremble d'abord, je fais feu deux ou trois fois, et à la clarté des volées que nous échangeons, je m'aperçois que mon adversaire ne reparaît plus sur le bastingage où j'ai dirigé mes coups.
«Hourra! Hourra! crie mon équipage; hourra! garçons, le brick éteint son feu!» Et les décharges recommençaient à mon bord avec plus de vivacité encore qu'au début de l'action. Bientôt le feu du navire ennemi cesse, et ceux de mes hommes placés sur l'avant me disent: «Capitaine, ce brick est amené, il ne tire plus.»
—Pourquoi donc, demandé-je à ceux qui élèvent la voix, Pitre ne me parle-t-il pas?
—Capitaine, M. Pitre vient d'être tué sur la bitte!
Le brick ennemi ne gouvernait plus; sa batterie paraissait ne plus être servie: je me décide à l'accoster en commandant l'abordage. Je pousse la barre sous le vent, et, malgré la faiblesse de la brise, le navire obéit, et j'engage mon beaupré dans ses haubans de misaine. Tous ceux de mon équipage qui ne sont pas blessés s'élancent à bord: je les suis, et je vois avec étonnement mes deux chiens sauter dans le navire abordé. Son pont était couvert de cadavres. Quelques hommes, groupés sur le gaillard d'arrière, ne nous opposent aucune résistance: ils me crient qu'ils sont rendus, et j'entends avec effroi les mots français qu'ils prononcent pour m'annoncer qu'ils ont amené. Un fanal, allumé près du dôme, me laisse voir, étendu sur les pavillons, le corps d'un officier, revêtu d'un uniforme couvert de sang. Pendant que mes matelots parcourent le navire le sabre à la main, pour faire mettre bas les armes à ceux qui restent de l'équipage ennemi, moi j'approche de l'officier mourant. Mes chiens m'avaient devancé encore, et je les retrouve léchant les plaies de l'infortuné sur la figure duquel je porte la lueur du fanal que j'ai trouvé près du dôme: ses deux yeux expirans s'entrouvrent et brillent à la clarté détestable qui lui laisse apercevoir mes traits. Un cri horrible s'échappe de sa poitrine gonflée, et ce cri, que je reconnais avec horreur, vient déchirer mes entrailles comme la pointe d'un poignard qui assassine…