—Pauvre amie!

—Mais tu m'as promis de m'écouter en silence, mon ami…. En arrivant sur les côtes de la Martinique, le capitaine de notre bâtiment fut informé, par un navire que nous rencontrâmes, de la prise de l'île. Il se décida alors à faire voile pour Saint-Pierre, et depuis deux jours je jouis du bonheur d'être auprès de toi et de t'avoir rappelé à la vie.

—A la vie? Ah! oui, je sens maintenant que je pourrai vivre encore, et si jamais le sort me rend à la santé…

—Le sort! Dis un autre mot, je t'en supplie.

—Et si jamais la Providence…

—Oh! encore un autre mot, dis-le, dis-le pour moi, je t'en prie, à genoux!

—Eh bien! puisque tu le veux, si jamais le Ciel permet que je recouvre la santé, c'est toi qui seras ma consolation, mon ange tutélaire, mon dieu sauveur.

—C'est assez maintenant; je ne veux plus que tu ouvres la bouche: tes yeux me disent tout ce que je désire savoir de toi. C'est du repos qu'il faut à tes sens épuisés. Dors, dors en paix près de moi. Ma main ne quittera plus la tienne, et mes yeux veilleront sur ton sommeil, sur ton existence…

Je voulais encore m'enivrer du son de sa voix et du feu de ses regards caressans: son doigt placé sur mes lèvres me défendit de parler, et je me laissai aller au sommeil le plus doux que j'eusse jamais goûté.

Celui-là seul qui a éprouvé l'amertume des regrets et les déchiremens du désespoir, connaît tout ce qu'il y a de divin dans l'amour d'une femme; mais il sait aussi que ce n'est qu'au prix du malheur que l'on apprend à apprécier la douceur d'aimer un être qui s'est associé à toute votre existence. Les soins de Rosalie, sa tendresse si attentive et si ingénieuse, me rendirent bientôt à la santé. J'oubliai tout auprès d'elle, et mes maux et ces chagrins qui affectent tant quand on est jeune, et qui s'effacent si vite lorsqu'à vingt ans on a, pour se consoler, une maîtresse comme celle que je venais de retrouver. Bientôt enfin je savourai un bonheur pour lequel je ne me croyais pas fait. J'eus des jours de félicité et de calme, d'ivresse et d'enchantement, et pendant quelques années qui s'écoulèrent comme le songe d'une nuit paisible, je perdis pour ainsi dire, dans les bras de la plus aimante et de la plus aimable des femmes, l'âpreté et l'impétuosité de mon caractère. Courant, pour passer mon temps, à Porto-Ricco ou à la Côte-Ferme, pour aller chercher des bestiaux et les revendre dans l'île; achetant des nègres sur tous les marchés pour les céder avec bénéfice, personne ne connut bientôt mieux que moi le prix d'un boeuf ou la différence d'un Cap-Laost à un Cap-Coast, ou d'un Ibo à un Loango[1]. Quel plaisir j'éprouvais, après quelques jours de mer passés péniblement sur un caboteur, à retrouver au Figuier mon tranquille ménage, tenu avec tant d'ordre et de goût par ma pauvre Rosalie! Et avec quelle bonté cette excellente fille réservait religieusement une partie de nos épargnes pour envoyer un peu d'argent à ma mère, qui semblait être devenue la sienne!