[Note 1: Noms de différentes espèces de nègres.]

«Tant de fidélité et de sagesse doivent avoir une récompense, me dis-je: il faut que Rosalie devienne ma femme.» Je croyais, avec les idées pieuses que je lui connaissais, lui faire accueillir mon projet en le lui annonçant. Je me trompais.

—Je suis ta maîtresse, Léonard, me dit-elle, et jamais l'on ne m'a vue fière de porter aux yeux du monde un titre qui blesse les moeurs de convention de cette société au milieu de laquelle il nous faut vivre. Mais je suis heureuse de pouvoir chaque jour t'offrir une preuve de dévouement. Une fois ta femme, ce sacrifice de tous les instans deviendrait un devoir. Ne gâtons pas, mon ami, le sentiment qui nous enchaîne si tendrement l'un à l'autre. Va, notre amour est plus précieux qu'un acte de mariage. J'ai deux années de plus que toi: dans dix ans, j'aurais peut-être à souffrir, comme épouse, ce que je me sentirai encore la force de te pardonner, s'il le faut, comme maîtresse. Et puis, mon ami, faut-il que je te le rappelle, à ma honte? tu n'as pas été mon premier amant, et je tiens plus à tout ce qui touche à ta famille et à toi, qu'à tout ce qui ne regarde que ma réputation. Laisse-moi le plaisir, presque sans remords, d'être encore ton amante…. Seulement, si le ciel m'accorde la grâce de mourir avant toi, peut-être qu'au dernier moment je ferai des voeux pour descendre dans la tombe avec le nom de ton épouse et je suis bien sûre qu'alors tu pardonneras à mon exigence, et que tu ne refuseras pas à ta Rosalie un titre que tu lui offres aujourd'hui; n'est-ce pas?

—Mais dis-moi une chose que je n'ai pu encore m'expliquer: comment se fait-il que je t'aie inspiré un amour si absolu, si désintéressé? Car, enfin, on ne peut pas dire que je sois un homme aimable, séduisant; et cependant tu m'as sacrifié des amans plus dignes de toi. Pourquoi cela? Je t'avoue que j'ai beau chercher à me relever à mes propres yeux, je ne vois rien en moi qui puisse me faire concevoir le sentiment, qu'avec toutes tes qualités et ton esprit, tu as conçu pour un homme de ma façon.

—Non, tu as raison, et je ne veux pas te flatter. Pour les autres femmes, tu n'es pas sans doute ce qu'on peut appeler un homme aimable. Mais je ne sais ce que je trouve en toi, qui me captive plus que ne pourrait le faire l'amabilité des hommes les plus distingués…. Il me semble, dans tes manières franches et décidées, dans ta physionomie ouverte et guerrière, et jusque dans ta mise négligée et pourtant gracieuse, trouver quelque chose de romanesque et de vague qui s'accorde avec mes idées. Sans pouvoir dire enfin pourquoi tu me plais, je sens, dans l'abandon de ton coeur et dans la délicatesse un peu sauvage de ton humeur, que tu es l'homme de toute ma vie, et celui que je rêvais bien avant de te connaître. Tu ne sais pas, toi, et tu ne peux pas même savoir combien j'éprouve d'orgueil quand je te vois si généreux envers les malheureux, et si fier avec les hommes opulens! Et tiens, quand j'ai besoin de me faire pardonner à mes propres yeux l'irrégularité de notre liaison, et l'intimité de notre amour, je pense à tout ce que tu vaux, et je me dis: «Celui que j'aime est le plus libéral comme le plus brave de tous les hommes.» C'est dans le mérite que j'ai découvert en toi, qu'est l'excuse de ma propre faiblesse. Ta douleur après la mort de ton ami, ta tendresse pour ton frère et ta préférence pour moi, tout ne me dit-il pas ce que tu es, ce que tu vaux, pour la femme qui a su le mieux te connaître, et le mieux deviner ton coeur!

* * * * *

C'est ainsi que Rosalie m'enchaînait à elle, et enchantait toute mon existence. Mais quels que fussent notre félicité et notre attachement, j'éprouvais quelquefois un vide inexplicable, au sein même de mon bonheur: je me croyais né, sinon pour faire de grandes choses, du moins pour faire des choses non vulgaires; et vivre toujours comme un bourgeois près de sa femme, me semblait ne pas user de sa vie: ce n'était pas, en un mot, un bonheur casanier qu'il me fallait. Je voulais, non pas fuir Rosalie, mais courir au loin les mers pour mieux jouir du plaisir de la retrouver après avoir bravé quelques périls, et avoir attaché peut-être quelque peu de renommée à mon audace.

Il est peu de choses dans notre âme que nous puissions cacher à la pénétration d'une femme, habituée à chercher nos moindres peines et à prévenir nos plus simples désirs. Ma préoccupation n'échappa pas à Rosalie. Elle aurait voulu, au prix de ses jours, trouver quelque chose qui pût remplir ma vie et occuper les instans que je passais près d'elle. Pour la consoler de me voir livré à un désoeuvrement auquel elle aurait voulu m'arracher, je lui répétais que mon unique chagrin était de ne pouvoir mettre le pied à la mer, pour nos affaires à la Côte-Ferme, que sous ce pavillon anglais que je détestais tant. Ce prétexte, que je donnais à l'inquiétude de mon esprit, ne pouvait faire prendre le change à une compagne trop habile à discerner le véritable motif de mon abattement. Un événement inattendu vint nous arracher tous les deux à l'incertitude pénible de notre position.

Vers le milieu de 1814, des bâtimens anglais, arrivant en toute hâte d'Europe, nous apprirent la chute fatale du gouvernement impérial. Un vaisseau français vint bientôt, naviguant sous les couleurs de l'ancienne monarchie, confirmer la nouvelle que la station anglaise s'était empressée de nous transmettre, et alors le pavillon blanc se déploya sur la Martinique. Ce n'était plus là le drapeau de nos victoires, mais au moins n'était-ce plus le pavillon anglais!

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