TRAITE A BONI.
Préparatifs de départ.—Arrivée à Boni.—Le Roi Pepel.—Le
Frétiche.—Supplices chez les nègres.—La cargaison.—Le retour.
«Un traité solennel des Puissances européennes interdit la traite! Les Puissances viennent de signer la perte de nos colonies,» dirent les habitans, en apprenant la convention passée entre les nations alliées.
La traite est défendue, me dis-je, moi; tant mieux, je la ferai, et au plaisir d'entreprendre un commerce périlleux, je joindrai le bonheur d'enfreindre la loi signée par toutes les Puissances! Voyons; qui veut me confier un navire? je l'équipe des plus mauvais bandits de l'île, et avec quelques canons sur mon pont, et, pour une centaine de ballots de marchandises, je ramène aux armateurs les plus entreprenans la première cargaison de nègres.
Des habitans riches connaissaient la résolution de mon caractère et les ressources de mon esprit trafiqueur. Un vieux corsaire désarmé, ancienne capture des Anglais, pourrissait au carénage: on me l'achète. Un ancien marin, qui jadis avait été chercher des noirs à la côte de Guinée, devient mon second. Des matelots sans emploi forment mon équipage. On se procure des ballots de toile, venus de France avec la paix; on rassemble quelques vieux fusils et de la quincaillerie; on trouve vingt pièces d'eau-de-vie ou de rum, cinq à six boucauts de tabac, et voilà ma cargaison faite.
Quel nom donnerons-nous maintenant à mon petit trois-mâts? Ce nom-là fut bientôt trouvé: mes armateurs m'en avaient laissé le choix, et il passa de mon coeur et de ma tête, sur le tableau de mon Négrier. La Rosalie se trouva armée en moins de quinze jours. J'allais enfin commander à mon tour, et le rêve de toute ma vie était près de se réaliser sur ces mers où, libre de ma manoeuvre, je m'imaginai pouvoir bientôt régner en maître, et courir les chances de la fortune, en chercheur d'occasions. Que ces noms de Vieux-Calebar, de Boni et du Gabon, résonnaient agréablement à mon oreille! C'était sur ces plages si peu connues que je devais apparaître, dans toute ma splendeur, aux regards émerveillés des rois nègres, avec lesquels je traiterais d'égal à égal!…. Je ne me sentais pas d'impatience.
Mais cette Rosalie dont je vais déchirer le coeur, comment pourra-t-elle supporter notre séparation? Ces projets de voyage et cette invincible passion d'aventures, ne sont-ils pas une infidélité que je fais à la femme à qui j'ai juré cependant fidélité éternelle? Ne m'a-t-elle donc arraché à la mort que pour me voir lui ôter moi-même la vie! Après tous les sacrifices qu'elle a faits pour me retrouver loin de son pays, chercher à la quitter, pour ne plus la revoir peut-être!… Cette idée m'accablait; et pourtant je sentais que je mourrais d'ennui, si j'étais condamné à rester inactif auprès de celle que je chérissais le plus au monde.
Mon amie devina toute mon anxiété, et elle m'épargna la peine d'aborder une question si pénible pour moi: elle avait déjà pris son parti, avec une résolution dont l'amour le plus sincère peut seul donner l'exemple; car souvent les sacrifices que s'impose l'amour sont faits avec tant de vertu, qu'on les prendrait pour de l'indifférence. Mais moi, pouvais-je me tromper sur le motif réel de la résignation de ma maîtresse!
«Que je te perde pour t'avoir laissé partir, ou que je te voie languir sous mes yeux pour avoir voulu te retenir, n'est-ce pas un sacrifice qu'il faut tôt ou tard que j'offre au ciel en expiation de mon bonheur?…. Ah! mon ami, j'ai été trop long-temps heureuse avec toi, pour ne pas payer tant de félicités par quelque catastrophe…. Mais, quoi qu'il arrive, sache bien que je ne survivrai pas un jour à ta perte…. Si je pouvais mourir avant toi et près de toi, que je serais heureuse!….»
Je m'efforçai de la consoler. «Non, me dit-elle, mon parti est arrêté: je veux même t'engager à chercher dans les hasards une activité qui est ta vie; c'est peut-être ainsi que je pourrai te conserver, et jouir encore de la satisfaction de te revoir content. Vois-tu ce bâtiment qui va t'emporter loin de moi? Eh bien! je veux moi-même orner la chambre que tu dois occuper à bord: je la remplirai de mon souvenir; partout tu y retrouveras la trace de mes mains et des gages de ma tendresse; et si jamais la mort t'enlevait à mon amour! dans une tempête ou dans un combat, que ta dernière pensée soit à Dieu, et ton avant-dernière pensée à ta compagne la plus fidèle.»