Rosalie, jusqu'au départ de mon navire, ne quitta plus ma chambre de bord. Ses soins prévoyans allèrent jusqu'à la meubler de tout ce qui pourrait m'être le plus agréable à la mer. Elle semblait vouloir, à force d'attentions, étendre pour ainsi dire sa présence jusque sur le temps que je passerais si loin d'elle. Son portrait fut placé à la tête de ma cabine: tout le petit ménage de notre maison passa enfin dans ma chambre de capitaine. Il fallut nous séparer, et je ne me consolai un peu, en m'éloignant des lieux où si long-temps j'avais été heureux, qu'en songeant au plaisir que j'aurais à revoir l'Océan, cet Océan, mes premières amours, même avant Rosalie. Mais la laisser seule à Saint-Pierre, sans distraction, sans consolation, pendant que je courrai tant de dangers!…. Une bonne brise d'est m'arracha à ces pensées douloureuses.

Une fois dans les débouquemens, il me fallut faire connaissance avec mon équipage et avec mon navire, tous deux devenus le monde pour moi. Ma réputation de courage inspira bientôt à mes gens un respect dont ils savaient bien qu'il n'aurait pas été prudent pour eux de dépasser les sévères limites. Mon petit trois-mâts, faible d'échantillon et assez médiocrement solide, marchait bien. Je m'amusais à l'essayer avec tous les navires que je rencontrais courant la même bordée que la mienne, et je les dépassais tous. Je ne dirai pas la joie d'enfant que j'éprouvais à me promener toute la journée, et souvent une partie de la nuit, sur ce pont où je marchais en maître, et qui recouvrait une bonne et productive cargaison. Convertir tout cela en nègres que je vendrai bien cher, me disais-je; ramasser beaucoup d'or en courant mille et une aventures, voilà ce qu'il me faut… Quel état plus beau que le mien! Tout l'Océan est mon domaine: d'un mot je fais trembler ou j'apaise ces hommes terribles qui m'ont confié leur sort. A terre on me regardera comme un être prodigieux; et, libre comme ce vent qui se joue dans ma voiture, et plus indépendant encore que ces flots qui battent les flancs de ce navire, soumis à mes ordres, je ferai ma fortune en naviguant au gré de mes caprices et en attachant quelque célébrité à mon nom. Tout cela était délicieux pour mon imagination.

Les vents ne répondirent pas à mon impatience; cependant en moins de quarante-cinq jours, après avoir été chercher les brises variables et avoir longé la côte d'Afrique, je mouillai en dehors de la barre de Boni. La mer bondissait furieuse sur cette langue de sable, et elle se trouvait pourtant calme à l'endroit où je jetai l'ancre par six brasses d'eau.

—Capitaine, vint me dire mon second, un peu au fait du pays, de dessus les barres j'ai aperçu sous la terre de ce cap, que les Anglais nomment Antony-Point, la mâture d'un grand navire qui pourrait bien être un croiseur. Là, le voyez-vous, par dessus ces brisans?

Redoutant ce bâtiment, qui croisait en effet vers la passe de l'est, j'aurais voulu passer sur la barre du sud pour l'éviter; mais elle brisait trop horriblement pour que je m'exposasse à la franchir. Il me fallut attendre un moment plus opportun.

Des pirogues de nègres, longues et étroites, se montrèrent deux jours après mon arrivée au mouillage. Je crus que c'étaient des pilotes qui venaient pour me rentrer: elles pénétrèrent entre les deux barres de la passe du sud. Je les observai à la longue-vue. Un spectacle horrible frappa bientôt mes yeux; des nègres placés sur l'avant tranchent la tête à d'autres noirs, qui tendent docilement leur cou au hachot qui les décapite; puis de longs cris sauvages se font entendre, et les noirs élèvent leurs mains sanglantes vers le ciel!… Les pirogues disparaissent alors…

J'acceptai cette exécution comme un mauvais présage pour nous. Mon second ne pouvait s'expliquer le motif de cette boucherie atroce.

Le lendemain, la barre ne brisait plus avec autant de violence. Des pirogues, montées chacune par une trentaine de naturels, accostèrent le navire. Je savais qu'il ne fallait leur manifester aucune défiance, pour n'avoir pas, plus tard, à concevoir de craintes réelles sur leur compte. Avant de monter à bord, les nègres se mirent à battre les bordages du bâtiment à coup de longues baguettes. Un d'eux jette sur moi une petite pagode grossièrement sculptée. Je n'eus garde de m'effrayer de cette espèce d'épreuve. Les noirs poussèrent alors des cris d'allégresse, en sautant sur mes bastingages; et celui qui m'avait fait tomber son petit Bon-Dieu sur les pieds, me tendit sa main gluante avec cordialité et en signe de satisfaction. C'était un chef, délégué vers moi par le Mafouc, premier ministre de King-Pepel, roi de Boni. Cet ambassadeur, grotesquement recouvert d'un débris de manteau, bredouillait un peu d'anglais. Il me demanda de l'eau-de-vie et de la morue. Je le grisai et je le rassasiai, ainsi que tous les nègres qui composaient sa suite. Il m'annonça que je pourrais bientôt communiquer avec la terre, et parler au Grand-Mafouc.

—Pourquoi donc, lui demandai-je, t'ai-je vu hier faire trancher la tête à une douzaine de nègres, là, entre ces deux bancs de sable?

—C'était pour apaiser le dieu de la barre, qui est très-gourmand; et aujourd'hui tu vois que le dieu est content, puisque la lame n'est plus aussi forte et que tu peux entrer sans risque. Oh! King-Pepel est un grand roi! il n'est pas avare de nègres, et il donne à tous les dieux autant de têtes qu'ils en demandent. Répète donc avec moi, beau capitaine, que Pepel est un grand roi!