Je répétai tout ce que voulut le délégué du Mafouc. Mes visiteurs se rembarquèrent, et, lançant de l'eau sur le navire du bout de leurs pagayes, et poussant tous ensemble les cris les plus barbares que j'eusse encore entendus, ils s'éloignèrent dans leurs pirogues, avec une rapidité dont nos embarcations les plus légères ne peuvent nous donner une idée.

Deux nègres pilotes, fort intelligens, conduisirent le soir la Rosalie jusque par le travers de Jujou, grand village situé à l'est, sur la large embouchure du fleuve: il me fallait à cette pose attendre la visite solennelle du Mafouc. Mes gens tendirent leurs hamacs sous les tentes dressées de l'avant à l'arrière, et bientôt, malgré les nuées de moustiques qui les déchiquetaient, ils s'endormirent paisiblement.

Je me promenai une partie de la nuit sur le pont, seul et livré à mes réflexions Le feu des torches que les nègres allumaient dans leurs frêles cases de bambous voltigeait, à terre. L'air affaissé n'était troublé, dans le silence de la nuit, que par la voix des naturels, qui chantaient des chansons monotones et mélancoliques. Une brise faible et chaude m'apportait de folles bouffées, imprégnées de l'odeur fade de la rare végétation de ces rivages. Au dessus du carbet, des dunes pointues de sable blanc projetaient leurs sommets sur le ciel parsemé d'étoiles titillantes, et couvraient, de leur ombre nocturne, le sombre village de Jujou.

Voilà, pensais-je, ces hommes que je vais acheter et enchaîner dans ma cale, qui reposent paisiblement dans ces cases, ou qui chantent gaîment sur cette côte si tranquille! Et ces matelots qui goûtent un sommeil si profond, demain, peut-être, me seront enlevés par la maladie qui dévore les Européens dans ces climats homicides!… Le danger est partout ici: la Mort, qui veille sans cesse, demande des victimes qu'elle a déjà marquées; et ils dorment, et ils chantent pourtant!…

Assis sur une caronade, je laissai aller ma tête préoccupée sur le bastingage, et je m'endormis.

De bruyantes acclamations me réveillèrent peu d'heures après. Il faisait déjà presque jour, et le soleil se montrait sur les dunes qui nous environnaient. La pirogue du Mafouc abordait mon navire, qu'elle dépassait de l'avant et de l'arrière, tant elle était longue.

—Salut, me dit en mauvais anglais, le premier ministre de King-Pepel. Tu viens faire le commerce dans un royaume aimé du Grand Être. Pepel est un roi puissant. Que lui apportes-tu?

—Une bonne cargaison, des cadeaux pour lui, et de la franchise pour tout le monde.

—Sois le bien venu, capitaine. Nous avons apaisé le dieu de la barre pour toi. Feras-tu quelque chose pour nous?

—Voilà une boîte de couteaux, des fusils, un collier de grenat et un baril d'eau-de-vie, que je te destinais.