Le Mafouc prit mon collier de grenat, se le passa au cou, et entama de suite le baril d'eau-de-vie.
—Capitaine, tu peux mettre à la voile pour la grande villa de Boni, où règne Pepel; je t'accompagnerai sur ton navire. Tu dois être aimé du Grand Être, car tu es généreux et brave: le sang ne t'effraie pas.
En prononçant ces derniers mots, le Mafouc fit voler, d'un coup de damas, la tête d'un vilain noir qui se promenait tristement sur le pont, comme s'il avait été préparé à recevoir la mort.[2] Le Mafouc eut soin de me prévenir que c'était à mon intention qu'il offrait ce sacrifice au Grand Être.
[Note 2: En Europe, on se refusera de croire à tant de froide atrocité. J'engage les personnes qui révoqueront en doute la vérité de ces faits, à questionner les marins qui ont fréquenté la côte d'Afrique.]
Malgré le dégoût que j'éprouvais, je sentis qu'il m'importait de ne pas manifester l'horreur dont tous mes sens étaient soulevés. J'ordonnai froidement à deux de mes hommes de jeter le cadavre à l'eau.
Le Mafouc répéta, en observant attentivement mes traits et en remarquant sans doute l'obéissance passive de mes gens: «Capitaine, tu es généreux et brave.»
Nous arrivâmes en peu de temps à Boni, la grande ville. Une multitude de nègres couvrait les rivages rapprochés, sur lesquels sont jetées ça et là les cases qui forment cette bourgade. J'avais fait charger à poudre mes caronades jusqu'à la gueule, et à mon commandement tous mes pavillons s'élevèrent au bout de mes vergues et au haut de ma mâture, au bruit d'une salve de vingt et un coup de canon. Le Mafouc, qui m'avait répété que j'étais brave et généreux, tremblait de tous ses membres à chaque détonation. Moi, pendant ce temps, je fumais paisiblement un cigarre en me promenant sur le pont, comme à mon ordinaire, et sans avoir l'air de faire attention à tout ce qui se passait. Ces marques extérieures d'impassibilité imposèrent aux nègres, et je prévoyais bien qu'elles devaient produire un bon effet quant à l'opinion que je voulais leur faire concevoir de moi.
La salve finie, il me fallut aller à terre dans la pirogue du Mafouc. «Ne craignez pas pour votre capitaine, dis-je à mes hommes, qui paraissaient inquiets de me voir m'éloigner seul. Ces gens-là me croient protégé par leur Grand Être: laissez courir la barque.»
Je n'eus pas le temps de débarquer à terre. Plus de cent nègres traînent la pirogue sur le rivage, et m'emportent en triomphe sur un hamac, dans lequel ils me traînent au galop vers une dune de sable. Rendus sur le sommet de cette dune, ils me laissent seul pendant quelques minutes. Puis, au bout de cette petite quarantaine, des marabouts vêtus de blanc s'approchent et m'annoncent, avec de grandes gesticulations, que je suis purifié. Je leur jette mes pistolets et quelques pièces d'or, et tout le clergé de Boni tombe à mes pieds.
Ils me conduisent vers une grande case de bambous. Le peuple, qui me suit, s'arrête respectueusement à la porte de ce sanctuaire de la royauté. J'entre et j'aperçois, sur un fauteuil élevé, un gros nègre dont la tête aplatie était recouverte d'une perruque de lin à trois marteaux. Un manteau de serge rouge, bordé d'un faux galon d'or, lui descendait des épaules aux talons; ses pieds étaient nus, et sur sa poitrine suante tombait un long collier de grenat d'une douzaine de rangées.