— Oh ! une société choisie, va ; six aspirans de marine ; trois du vaisseau le Régulus, deux de la frégate l’Indienne, et puis moi. C’est une vraie réunion académique, présidée par la décence et embellie par les grâces. On y fume vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on en ait envie, on y travaille la géométrie et l’algèbre après avoir joué de la bière à l’écarté ou au domino.

— Et d’où vous est venue l’idée de former cette société académique où l’on boit, où l’on fume, et où l’on joue au domino ?

— Le hasard seul, ou plutôt la Providence, nous a conduits à l’établir sur la base en apparence la plus folle, et en réalité la plus sage du monde. Mais c’est toute une histoire que j’aurais à te raconter, ou pour mieux dire tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en me promenant avec Lapérelle, tu sais bien cet aspirant de première classe du Régulus, avec qui je partage depuis long-temps ma chambre ; une petite fille de quatorze à quinze ans vint nous demander l’aumône, de la voix la plus douce et la plus pénétrante que j’aie entendue de ma vie. Elle grelottait de froid sous des haillons, la pauvre enfant ! Tu sais combien j’ai toujours eu le cœur accessible à toutes les émotions inattendues. A la lueur d’un réverbère et en tirant quelques sous de ma poche, je remarque que la jeune mendiante est jolie comme un amour ; et je dis à Lapérelle : Tiens, vois donc, si ce n’est pas dommage ! — Effectivement, me répond-il avec le sang-froid mathématique que tu lui connais : C’est dommage, mais ce n’est pas autre chose. — Je questionne la petite fille… Elle me répond avec ingénuité qu’elle est orpheline, qu’elle se meurt de faim, et qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet aveu tout naïf me fait naître de suite une idée. Il tombait une pluie froide comme glace.

— Une idée, je crois bien ! J’aurais eu probablement la même idée que toi à ta place.

— Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier le malheur, mais bien celle d’une bonne action. Je propose à mon camarade de chambre de faire souper l’orpheline, de lui offrir un gîte ; et nous l’amenons chez nous. Si tu avais vu avec quelle avidité elle dévora quelques gâteaux que je lui apportai, cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié…

— Et où coucha-t-elle ?

— Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle et le mien. Parole d’honneur !

Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes nos bottes admirablement cirées, et notre chambre balayée comme elle ne l’avait pas encore été depuis plus de six mois.

— Et que fîtes-vous de la petite ?

— Ce que nous en fîmes ? Un bijou, mon ami, un bijou ! nous commençâmes par lui dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la plus urgente ; 30 et quelques francs que j’avais gagnés à la poule, par une faveur du ciel, car tu sais combien je suis malheureux au jeu, y passèrent et servirent à lui acheter quelques vêtemens simples, mais propres… La malheureuse enfant se nommait Françoise ou Marguerite, je crois ; nous l’appelâmes Juliette, de notre autorité privée. Ce nom nous parut plus relevé, et il est de fait qu’il convient bien mieux maintenant à la situation dans laquelle nous l’avons mise, que celui qu’elle portait sous les haillons d’où nous l’avions si heureusement tirée.