— Et quelle est donc sa situation présente ?
— Juliette, mon ami, est devenue notre gouvernante. Quatre de nos amis, qui logeaient dans la même maison que nous, se sont associés à notre acte de bienfaisance. Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. C’est elle qui raccommode, qui repasse notre linge, qui fait notre ménage et le reste ; mais qui fait tout cela avec une intelligence peu commune, je t’assure. Les petits profits du métier lui reviennent, elle vit comme elle peut et elle ne vit même pas trop mal. Les soins qu’elle a pour nous lui sont payés avec usure, en égards, en amitié, en toute espèce de bonnes choses enfin.
— Et en amour, peut-être ?
— Mais non ; pas trop ! Il est convenu qu’elle n’aura jamais parmi nous que deux amans à la fois, et encore à son choix ; et il y a trois ou quatre semaines que Lapérelle et moi, qui te parle, nous nous trouvons en pied ; car il était bien juste, n’est-ce pas, que nous exerçassions sur le cœur de la petite Juliette certain droit de priorité, eu égard à la précieuse découverte que les premiers nous avions faite ?
— C’était de toute justice ; mais quel avantage si grand avez-vous trouvé à vivre ainsi ?
— Un avantage immense. Celui des mœurs d’abord ; et de l’économie ensuite. Nous n’allons presque plus au café ; nous travaillons en nous amusant, et dans la douce intimité et la concorde que Juliette sait entretenir entre nous tous, nous fuyons l’ennui que nous allions payer fort cher au billard ou au spectacle, au profit des jouissances très-peu dispendieuses que nous trouvons chez nous. Tout ce que je te conte là doit te paraître étrange, je le sens bien ; mais il ne tient qu’à toi de t’assurer ce soir par toi-même, de la vérité du petit tableau de famille que je viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à six heures je veux te présenter à notre société.
A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. Mon collègue Mathias me prit par dessous le bras, et nous voilà en route pour nous rendre au lieu de réunion des six aspirans de marine.
Après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons rendus à la porte de la mansarde qu’occupaient collectivement nos amis. Mon guide entre d’abord, me prend par la main et d’un air affectueux et demi-grave, il dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les rayons vacillans d’un seul bout de chandelle :
— Messieurs, je vous présente mon ami Édouard, aspirant de première classe à bord du même vaisseau que moi.
— Tiens, te voilà ! me dit Lapérelle en levant les yeux sur moi et en interrompant le cent de piquet qu’il faisait avec un de ses camarades.