— Ah ! mais, messieurs, s’écrie un des sociétaires, voilà qui n’est pas de jeu ! Nous étions convenus qu’aucun des membres de la société ne présenterait d’étranger.

J’allais répondre à cette observation assez peu encourageante pour moi, lorsque mon ami Mathias, mon introducteur, crut devoir prendre la parole, et d’un air un peu piqué, il répliqua à celui qui avait accueilli avec répugnance mon entrée dans la maison :

— Messieurs, j’étais loin de penser que notre collègue Édouard fût pour nous un étranger, il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre une indiscrétion en le présentant dans le sein de notre réunion, c’est sur moi et non sur lui que devait tomber le poids d’une observation au moins fort inconvenante. On pouvait fort bien, ce me semble, me faire en particulier le reproche qui vient de m’être adressé en présence de mon camarade ; et j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru devoir le faire.

— Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, s’écria celui qui m’avait fait la mine en entrant. Tu sais bien que ce n’est pas pour Édouard que j’ai fait cette observation, mais pour ceux que chacun de nous pourrait vouloir introduire à l’avenir.

— L’observation n’en est pas moins fort déplacée et je vous la rappellerai en temps et lieu, reprit Mathias avec énergie.

— Comme tu voudras, au reste !

Je jugeai qu’il était convenable que je prisse la parole dans un débat dont j’étais devenu l’objet.

— Mes amis, dis-je en m’adressant à toute la société, je conçois ce que ma présence inattendue au milieu de vous peut offrir d’étrange. Je ne veux pas qu’il soit dit que je puisse être devenu le prétexte ou le motif de la plus petite mésintelligence au sein de votre réunion, et je vais me retirer sans la moindre rancune, en vous priant d’excuser mon indiscrétion et en vous souhaitant très cordialement le bonsoir.

— Non pas, non pas ! s’écria Mathias en me retenant de toutes ses forces par la main, je veux que tu restes ici, pour moi, si ce n’est pour toi. Je me ferai plutôt écharper que de souffrir que tu sortes d’un lieu où je t’ai présenté sous ma responsabilité. Il y va de mon honneur et tu resteras, ne fût-ce que par amour-propre pour moi ; ou bien, s’il faut que tu t’en ailles, je m’en irai avec toi pour nous retrouver demain matin, dans un autre endroit, avec chacun de ces messieurs.

L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le prévoyais que trop bien, et je ne savais que faire.