— D’immoralité ! oh ! par exemple !
— Oui d’immoralité, messieurs ; et si l’on voulait appuyer cette accusation calomnieuse de preuves en apparence irrévocables, croyez-vous donc qu’il fût si difficile à la méchanceté d’en réunir contre nous ? Ne suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels sont les livres que cherche à épeler mademoiselle Juliette, pour prouver que nous nous efforçons de corrompre l’esprit de cette jeune fille par des lectures mal choisies ?
— Ce serait là, il faut en convenir, une calomnie qui n’aurait pas le sens commun. Elle ne sait même pas encore assez bien lire pour se corrompre en lisant.
— Non, mais elle n’en fait pas moins tous ses efforts pour lire de mauvais livres, tandis qu’elle ne touche seulement pas aux bons ouvrages, dans lesquels elle pourrait tout aussi bien apprendre à connaître ses lettres.
— Et quels sont donc les mauvais livres dans lesquels elle étudie sa leçon ?
— Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous le dire encore, les Aventures du chevalier de Faublas et le Compère Mathieu. Et pour preuve de ce que j’avance, voici le volume dont les premières pages ont été froissées sous les doigts de notre modeste écolière. Voyez.
— Oui sans doute, nous voyons bien. Mais Faublas après tout n’est pas ce qu’on peut appeler un ouvrage immoral, et le Compère Mathieu est même un livre philosophique, sous certains rapports.
— Pour nous, j’en conviens, ces deux ouvrages peuvent être sans danger, parce qu’à notre âge et avec notre éducation… Mais pour une jeune fille, le cas, à mon avis, est tout différent… Voyez un peu cependant avec quelle fatalité les jeunes personnes sont entraînées d’elles-mêmes vers le mal ! Depuis un an bientôt qu’elle nous entend soir et matin répéter nos leçons de mathématiques, elle n’en a pas retenu un mot, et je suis bien sûr que seule et sans savoir à peine déchiffrer deux syllabes de suite, elle est parvenue à apprendre les premières pages de Faublas.
— Faublas ! Non, monsieur, je vous assure, je n’ai seulement pas pu apprendre encore par cœur les premières lignes.
— Bon, je veux bien admettre que vous ne sachiez pas Faublas ; mais comment se fait-il que vous ignoriez les plus simples démonstrations de géométrie que vous entendez rabâcher toute la journée par chacun de nous ?