Tous les autres imitèrent mon acte de générosité, et je présentai à l’orpheline les deux cent dix francs provenant de notre collecte spontanée. Notre modeste et inconsolable ménagère refusa d’abord cette offrande de l’amitié, avec une résolution qui paraissait ne nous laisser que peu d’espoir de la lui faire accepter. Mais à force de prières, d’instances et de caresses, nous parvînmes enfin à vaincre ses scrupules et sa résistance. Dieu, que l’expression de sa reconnaissance et de ses regrets nous sembla alors touchante ! La pauvre petite ne nous avait jamais encore paru aussi belle de sensibilité et de candeur. Elle nous inondait de ses pleurs en nous pressant tour à tour dans ses bras avec une sorte de tendresse muette et convulsive. Peu ne s’en fallut que chacun de nous ne trouvât des larmes pour répondre à sa douleur, et des soupirs pour répondre à ses sanglots.
Lapérelle seul entre nous tous, puisant dans son stoïcisme assez de sang-froid pour prévenir une explosion d’attendrissement, qu’il aurait cru indigne de la dignité de notre position, nous rappela à des sentimens plus virils en nous disant :
— Messieurs, je crois devoir vous faire observer que nous n’avons pas de temps à perdre, pour peu que nous voulions faire nos préparatifs de départ et nous amuser un peu.
— Nos préparatifs de départ ! lui répondit Mathias ; chacun de nous porte sur lui philosophiquement, je crois, tout ce qu’il a au monde. Ainsi notre malle, par conséquent, sera bientôt faite. Le loyer du logis est payé. Quant aux petites dettes criardes que nous laissons après nous, elles ne nous importuneront plus, puisque nous allons mettre l’Océan entre nous et nos Anglais[4], en sorte que tout, selon moi, est à peu près fait… Mais tu nous as parlé de nous amuser un peu, et c’est ce à quoi nous devons sérieusement songer… Comment nous amuserons-nous ? Maintenant voilà la question importante ; et toi, Lapérelle, tu vas nous donner tes idées là-dessus.
[4] Les créanciers.
— Volontiers ; voici mon plan : vous allez le concevoir à l’instant même. Que chacun de nous consente à sacrifier cinq francs seulement sur les deux mois de traitement qui nous restent, et avec cette somme Juliette nous improvisera un petit festin, un bon souper d’adieux.
— Cinq francs, ce n’est pas assez. Chacun de nous mettra dix francs s’il le faut.
— Oui, mettons chacun dix francs. Ce n’est pas trop pour nous étourdir sur le coup inattendu qui vient de nous frapper, et pour noyer notre chagrin dans des flots de bon punch au rhum, avec de jolis zestes de citron, car tous nous aimons le goût stimulant du citron, n’est-ce pas vrai, les enfans ?
— C’est cela, mes amis, du punch comme s’il en pleuvait, du Champagne même avec son écume enivrante, car nous avons tous besoin d’endormir notre douleur.
— Tiens, Lapérelle, voilà vingt francs, tu me rendras le reste.