— C’est juste, ajouta Lapérelle. Ce vieux général est un homme d’esprit et d’excellentes mœurs. Il nous a parlé le langage d’un patriarche. Juliette nous avait trop affriandés, messieurs, ou plutôt vous avait trop affriandés vous autres, à cette existence molle et sédentaire qui ne pouvait plus convenir à des jeunes gens comme nous.

— Oh ! dis donc, toi, ne fais-donc pas tant, s’il te plaît, le philosophe. Il a été un temps où tu en tenais pour elle tout autant et peut-être plus que nous tous !

— Moi, messieurs, jamais ! J’ai été, j’en conviens, comme chacun de vous, son amant en titre à mon tour ; mais c’était plutôt pour me conformer au réglement que nous avions établi, que pour céder à l’entraînement d’une passion qui, Dieu merci, me possède moins que je ne la possède. Mais jamais, je vous jure…

— Allons, allons, notre président, ce n’est plus le moment de dissimuler les faiblesses passées. Avoue que tu en tenais, et très-vigoureusement, pour ton propre compte, et que même tu nous as donné plusieurs fois des preuves non équivoques de la jalousie que t’inspirait la préférence que la petite avait pour quelques-uns de nous.

— Moi, messieurs, de la jalousie ? Vous me connaissez mal.

— Oui, toi, et une fameuse jalousie encore !

— Allons, je le veux bien, puisque vous le voulez tous et que cela paraît vous faire plaisir… Mais je vous jure, la main sur la conscience, que je consens que le diable m’emporte si jamais…

Ici Juliette rentra, chargée des provisions qu’elle avait réussi à récolter à la hâte, dans le voisinage.

En un instant, un feu aussi grand que le permettait l’exiguïté de notre cheminée fut allumé ; la table se trouva dressée et couverte des objets précieux que nous nous empressâmes de retirer du panier et des mains de notre ménagère. Notre gaîté naturelle, qui pendant quelque temps paraissait nous avoir abandonnés, nous revint à tous, à la vue des apprêts du festin, auxquels chacun s’efforçait de contribuer. Mille bons mots ne tardèrent pas à s’échapper de nos bouches animées par le goût exquis du Champagne mousseux. On mangea à peu près tout, d’abord, pour arriver plus tôt au vaste punch que nous nous proposions de faire flamber pour couronner le banquet. Juliette seule paraissait ne se livrer qu’à moitié à la joie que nous cherchions à lui faire partager, et ce ne fut qu’après l’avoir déterminée à essayer avec nous quelques verres d’Aï que nous parvînmes à suspendre, jusqu’à l’heure de la séparation, le cours des pleurs qu’elle versait en pensant à ce moment fatal. Ce fut alors qu’en voyant notre gouvernante s’abandonner au milieu de nous à quelques élans de folle ivresse, nous parvînmes à jeter sur notre repas d’adieu une de ces teintes de fumeuse orgie, si douces pour des yeux accoutumés comme les nôtres au spectacle délirant des grosses fredaines.

— Brûlons tout ce qu’il y a ici, s’écria l’un, à l’exception de la maison et de Juliette !