Je crus d’abord, en prenant connaissance des lieux, être dans une sorte de prison au milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient à tuer le temps en se livrant à différens travaux. Je dis six à sept captifs, parce que je trouvai sept personnes en entrant dans l’appartement que j’ai à vous décrire, et dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une demi-douzaine d’aspirans ; vous saurez bientôt quel était le septième membre de l’heptarchie.

L’appartement n’était qu’une mansarde assez vaste ; deux tables, un tableau de mathématiques, quelques chaises dépaillées, une ruine de fauteuil, deux petits lits, bon nombre de pipes suspendues à la cloison enfumée, et trois ou quatre malles enfin formaient l’ameublement complet du logis. A chacune des tables, une couple d’aspirans faisaient la partie de cartes ; au pied du tableau un des sociétaires cherchait, un morceau de craie à la main, et un volume de Bezout sous les yeux, à tracer une figure de trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là fumait, à l’exception toutefois d’une petite fille qui tricotait à côté de deux ou trois tisons qu’elle avait pris soin de rassembler sur le foyer d’une étroite cheminée. Chacun des acteurs de cette scène d’intérieur était vêtu fort négligemment ; l’un portait une casquette et un frac râpé, l’autre une veste et un chapeau qui paraissait avoir fait un assez long service de mer. La petite fille seule semblait être toilettée avec un peu plus de recherche et de fraîcheur que les cavaliers inattentifs, au milieu desquels on l’aurait crue jetée comme une fleur parmi quelques arbustes incultes.

Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant d’aider de mon mieux, dans la recherche d’un problème, celui de mes collègues qui paraissait poursuivre péniblement sa fugitive proposition de trigonométrie.

Une fois que la conversation eut repris l’activité et la mobilité que mon apparition soudaine avait un instant interrompue, je pus examiner plus à l’aise les détails dont je n’avais encore saisi que très-imparfaitement l’ensemble à la première inspection des lieux.

La petite fille assise au coin du feu était jolie, mais elle avait paru prendre, à mon aspect, un air boudeur qui ne m’avait pas prévenu très-agréablement en sa faveur.

Mathias, en remarquant que je la regardais avec une certaine attention, s’approcha de moi pour me dire à l’oreille, d’un air de satisfaction et de mystère : C’est Juliette, la petite orpheline que tu sais bien !

— Mais elle me semble assez passable, Juliette ; elle a même un extérieur plus distingué que je ne l’aurais supposé avant de l’avoir vue.

— Et puis, mon cher ! c’est obéissant et raisonnable ; tu vas voir : — Juliette !

— Plaît-il, M. Mathias ? dit la petite fille en levant la tête avec vivacité et en posant son bas de tricot sur une escabelle.

— Allez nous chercher une demi-once de tabac fin frisé et huit petits verres de liqueur pour toute la société : c’est moi ce soir qui régale. Vous entendez bien, n’est-ce pas ? une demi-once de frisé et huit petits verres ?