On réveille notre commandant, le capitaine et les officiers. Le commandant, armé de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux, il regarde, il examine. L’état-major forme un groupe autour de lui, et lui ne cesse de tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire découvert par l’aspirant, que pour dire en s’adressant au capitaine de frégate :
— Monsieur le capitaine, faites faire le branle-bas général de combat.
— A moi le pompon ! s’écrie Mathias, c’est moi qui l’ai vu le premier ce navire, et nous allons enfin nous taper !
Long-temps avant que le capitaine eût ordonné au maître d’équipage de donner le coup de sifflet pour transmettre à nos gens l’ordre du commandant, le branle-bas de combat avait commencé.
Les matelots, couchés dans la batterie, montent en double pour porter dans les bastingages, les hamacs dans lesquels ils dormaient comme des souches, une minute auparavant. Les canons sont démarrés, les mèches sont allumées, les fanaux de combat circulent dans les batteries, les mousses vont chercher de la poudre à la sainte-barbe, chacun court se ranger à la place d’honneur qui lui est assignée ; on se croise, on se serre fortement la main en passant ; on se parle à demi-voix pour s’entendre sur ce que l’on a à faire dans ce moment solennel où tout devient sublime à bord d’un vaisseau de guerre ; et, lorsqu’au bout de quelque temps, les officiers se sont placés à leur poste le sabre nu à la main ; que les gabiers se sont élancés dans leurs hunes ; que la garnison s’est alignée sur les passavans pour faire la fusillade ; que les hommes des batteries et des gaillards se sont mis les uns en face des autres le long de leurs canons prêts à tonner, et que les gens de la manœuvre enfin se sont disposés à exécuter les ordres qui leur seront transmis aux sons aigus du sifflet du maître d’équipage et dans le fracas épouvantable de l’action, le capitaine arrive sur le gaillard d’arrière pour dire au commandant perché tranquillement sur son banc de quart :
— Commandant, le branle-bas de combat est fait à bord !
C’est la phrase officielle la plus imposante et la plus belle que l’on puisse entendre à bord d’un vaisseau de ligne, tant les mots les plus vulgaires tirent de valeur de la situation où ils sont placés ! Vous figurez-vous une action sur mer, commençant par ce simple avertissement et se terminant au sein du carnage par l’explosion de l’un des deux navires qui s’avancent silencieusement l’un vers l’autre dans ce champ clos sans limites où se livrent ces vastes duels à mort que l’on nomme un combat naval ?
Trois heures encore il nous fallut attendre le jour sans quitter nos postes de combat ; car le calme qui continuait à régner ne nous permettait pas d’approcher assez du navire en vue pour reconnaître sa force et ses intentions. Que de conjectures nous formions à bord pendant ce temps si lent à s’écouler au gré de nos désirs ! Que d’espérances surtout concevaient nos jeunes têtes sur l’événement que le sort nous réservait ! Je gagerais que c’est à une frégate que nous allons avoir affaire, disaient les uns. — Non, pensaient les autres, c’est un vaisseau de la compagnie que nous allons amariner, chargé de piastres et de lingots… Oh ! si ce pouvait être un marchand de boulets de notre force, s’écriaient les jeunes gens, jaloux de signaler pour la première fois leur courage, avec quel plaisir nous lui tâterions les côtes, rien que pour savoir s’il les a aussi dures que nous. Mais le jour ne vient pas, et il semble que le soleil ait oublié de se lever aujourd’hui ! Jamais la nuit n’a été si longue !
Ce jour tant désiré se leva enfin sur le magnifique horizon qu’abandonnait dans l’Ouest, le globe pâlissant de la lune. Les premiers rayons de l’aurore ne nous montrèrent d’abord qu’une masse informe sur la partie des flots, où nous cherchions à saisir les contours du navire que nous avions réussi à ne pas perdre de vue pendant la nuit. Mais peu à peu, à la clarté naissante du matin, nous pûmes apercevoir à une lieue de nous un bâtiment très-élevé sur l’eau, et présentant un fort entre-deux de mâts dans l’énorme distance qui séparait sa guibre allongée de son immense poupe. Toutes les lunettes d’approche disponibles furent à la fois braquées sur notre voisin, et il nous fallut très-peu de temps pour reconnaître à la vue de ses deux longues batteries peintes en blanc et au nombre de ses larges sabords, qu’il nous était facile de compter un à un, un vaisseau de quatre-vingts canons !
Nos regards, après cette découverte, se portèrent, du tube visuel de nos longues vues, sur le visage de notre commandant. Il nous parut calme et grave ; c’était bon signe.