— Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait bien se résigner à supporter cette contrariété si ordinaire dans la vie des marins ! On a vu quelquefois, dans la saison où nous nous trouvons, des navires éprouver des mois entiers de calme plat.

— Tiens, ne me parle pas de cela ! J’aimerais mieux cent fois me jeter, un boulet au cou, le long du bord, que d’avoir à subir une aussi longue et aussi insupportable quarantaine au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît à moi dans ce calme délicieux dont nous jouissons depuis hier, c’est la prévoyance de l’état d’agitation et de péril qui peut succéder à tant de repos et de sécurité. Le métier que nous faisons serait pour moi un supplice, sans les brusques transitions qu’il nous ménage et les rudes épreuves auxquelles il nous condamne. Croirais-tu, par exemple, que j’éprouve une certaine jouissance à penser que dans un moment, dans une minute, dans une seconde, peut-être, ces matelots qui dorment si tranquillement auprès de nous, seront réveillés à la hâte, pour sauter d’un seul bond le long de ces pièces et se faire tuer à leur poste ; que ces flots si paisibles pourront être bientôt rougis de notre sang ; qu’à ce silence si doux qui règne à bord, pourra succéder le fracas de l’artillerie, le tumulte d’un abordage, et que l’azur de ce ciel immobile sur nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre au fort d’une de ces tempêtes de feu, que l’on nomme un combat sur mer !…

Au moment où mon éloquent collègue prononçait ces dernières phrases en jetant ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans que nous envoyait la lune du côté de tribord, je le vois interrompre tout d’un coup sa promenade et son beau discours, et arrêter ses regards sur quelque chose qu’il paraît vouloir me montrer au large.

— Qu’as-tu ? lui dis-je avec un peu d’inquiétude.

— Tiens, me répond-il brusquement et en me prenant vivement le bras pour me faire tourner la tête du côté vers lequel il veut appeler mon attention ; tiens, ne vois-tu pas quelque chose là ?

— Là ?

— Oui, là, regarde bien ; ne vois-tu rien dans la direction des rayons de la lune ?

— J’ai beau regarder, je n’aperçois rien…

— Eh bien ! moi, je vois quelque chose. Et, sans me donner le temps de m’expliquer avec lui, voilà mon homme qui se met à brailler de toutes ses forces : Navire, navire à tribord à nous ! Je viens de voir un navire !

Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri, revient avec Mathias à l’endroit où j’étais resté pour chercher à distinguer l’objet que je n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les yeux des gens de l’équipage se tournent, comme les miens, dans la direction que nous a indiquée mon confrère, et, au bout de quelques minutes, on entend dire partout : C’est un navire, oui, le voilà qui noircit sous le brillant de la lune !