— Toi ?
— Oui, moi, m’en crois-tu capable ?
— Sans doute.
— A la bonne heure ; et, à la prochaine occasion, tu verras !
Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets nerveux avec un impétueux mouvement d’orgueil, en passant sur son large front et dans les boucles épaisses de ses longs cheveux noirs, sa main tout humide de sueur et toute tremblante encore de l’agitation de ses nerfs. Puis il chantonnait un petit refrain de vaudeville, et notre conversation changeait bientôt de ton et d’objet.
J’avais demandé à faire le quart avec mon ami, et cette légère faveur, qui ne contrariait en rien le service du bord, et qui nous rendait les heures de veille moins pénibles à tous les deux, m’avait été accordée sans peine par notre capitaine.
Pour consumer tout le temps qu’il nous fallait rester sur le pont, de la manière la moins ennuyeuse qu’il nous fût possible, nous nous promenions, côte à côte, mon ami et moi, pendant quatre à cinq heures, en parlant de nos amis, de nos fredaines passées, de nos jeunes espérances, et de Juliette surtout, car l’image de Juliette était restée dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias, embellie de toutes les illusions qu’à notre âge l’absence d’une femme que l’on a aimée, sait donner à un tendre souvenir. Et lorsqu’après avoir bien causé et nous être bien promenés, les tintemens redoublés de la cloche du vaisseau nous annonçaient que le quart était fini, nous allions nous coucher dans nos cadres, la tête encore toute remplie des objets sur lesquels notre longue conversation avait capricieusement roulé. C’était là, comme nous le disions, faire une provision de jolis rêves pour nos instans de sommeil, et vivre par l’imagination tout en dormant pour réparer les fatigues du corps. Oh ! combien à dix-huit ans on porte en soi de moyens d’être heureux, même en dépit de la profession la plus pénible et de la position la plus humble !
Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais les cent pas sur le pont avec mon camarade de quart, il prit envie à Mathias de philosopher et de s’inspirer des réflexions que devait faire naître le magnifique spectacle qui se déployait en ce moment à nos yeux. Le plus beau clair de lune argentait la surface de la mer la plus calme que nous eussions encore sillonnée depuis notre départ. La brise s’était éteinte sur les flots polis et lustrés qui allaient se perdre en houles presque insensibles aux bords circulaires de l’immense horizon que formait autour de nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages. La majestueuse voilure de notre vaisseau, enchaîné pour le moment dans sa course au milieu des vagues devenues muettes et immobiles, battait mollement, à chaque coup de roulis, notre haute mâture qui semblait se balancer avec paresse dans l’air qu’elle faisait retentir de ses légers craquemens ; et, sur les bordages de nos larges gaillards éclairés par la vive lumière de l’astre des nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et de notre gréement venait, au mouvement du navire, passer et repasser comme ces rians fantômes qui, dans les illusions de l’optique, mêlent leurs formes aériennes à la clarté resplendissante des flambeaux.
Ce repos harmonieux des flots, des vents, du ciel et de notre vaisseau qui paraissait s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement par le roulis, n’était interrompu que par le bruit presque insensible des matelots qui causaient entre eux, ou par le froissement régulier de nos huniers et de nos perroquets s’affaissant de temps à autre sur leurs empointures au balan de leurs longues vergues.
— Quelle belle nuit ! me disait Mathias en respirant avec une sorte de volupté l’air humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement à la transparence des flots ! Mais que cette nonchalance des élémens nous fatiguerait si nous étions condamnés à passer quinze jours seulement dans une pareille inaction !