— Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine, de faire resplendir un coup de sifflet de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage, aggloméré attentivement à ma parole, le discours que son insubordination incompréhensible a encouru de ma part.
Et alors des flots d’éloquence coulaient, comme un torrent écumeux, des lèvres encore corrodées de tabac de notre incurable orateur.
Toutes ces facéties faisaient nos délices, à nous jeunes gens, toujours disposés à nous emparer, comme d’un bien acquis d’avance à notre joyeuseté, des ridicules de nos chefs. Nous trouvions si doux de rire, dans nos instans perdus, aux dépens de ceux de nos supérieurs qui nous vexaient dans les détails du service ! Cela rétablissait une espèce d’égalité entre eux et nous. A eux l’autorité et l’ignorance, disions-nous, mais à nous l’esprit et l’éducation… Et l’avenir de la marine française, ajoutaient les plus ambitieux… Et alors nous pouffions de rire en reproduisant, avec des embellissemens et des variantes, les pompeux barbarismes de notre commandant, et les naïvetés bouffonnes de notre cher capitaine. Mais lorsque, après nous être moqués jusqu’à l’épuisement de nos forces sarcastiques, de notre commandant, de notre capitaine et de tous nos officiers, assez bonnes gens aussi, nous venions à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi composé pouvait réserver au vaisseau qui nous portait, nous nous sentions, tout écervelés que nous pouvions être, assez sérieusement alarmés sur l’avenir de notre croisière.
— Comment ferions-nous, je te le demande, me répétait souvent mon ami Mathias, avec des gaillards de cette espèce, si nous venions à tomber dans une division anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi avec lequel nous serions forcés d’en découdre ?
— Eh bien ! lui répondais-je, nous prendrions chasse devant la division, ou nous combattrions le vaisseau. L’Indomptable marche bien, et notre commandant passe pour être brave et pour savoir, par routine, assez passablement manœuvrer un navire.
— Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer pour savoir être brave ? voilà ce que je te demande et ce qui m’inquiète ; car il ne s’agit pas de se battre comme des portefaix pour ne pas se déshonorer dans notre métier, il faut encore savoir se battre en galant officier, et non à coups de manche de gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement notre intrépide camarade, j’ai un moyen, moi, non pas de faire que l’Indomptable sorte vainqueur de sa lutte possible avec un vaisseau anglais, mais un moyen d’empêcher au moins que le pavillon qui flotte sur notre arrière, ne soit déshonoré dans une action indigne d’un vaisseau français.
— Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant de deuxième classe, condamné comme moi à rester le sabre à la main à ton poste de combat, sans avoir le droit de dire un mot, de faire le moindre petit commandement ?
— Quel moyen, me demandes-tu ? De faire sauter le vaisseau en mettant le feu à la soute aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là !
Et, en confiant à voix basse ces mots épouvantables à mon oreille troublée, la bouche de mon ami se contractait avec énergie ; ses grands yeux noirs s’enflammaient de tout le feu qui bouillonnait au fond de son cœur soulevé. Puis, après un moment de silence, il continuait à se promener à mes côtés, et en me disant avec une nouvelle véhémence :
— Me crois-tu capable d’exécuter cette résolution, moi ?