— Grand merci de la politesse !… Je crois que voilà la brise qui se fait…

Mais cette folle brise, sur laquelle nous comptions, s’évanouit bientôt entre les deux navires, et nous restâmes encalminés encore à une trop grande distance de l’ennemi pour commencer le combat, mais à une assez petite portée cependant pour observer toutes ses dispositions, et pour entendre même le bruit des sifflets de ses bossmen.

— Voilà le vaisseau anglais qui met ses embarcations à l’eau ! s’écrièrent nos hommes placés en vigie !

— C’est bon, répondit notre commandant. Je le vois aussi bien que vous. Puis, s’adressant au capitaine de frégate, il ajouta : Faites amener aussi nos canots à la mer pour nager sur notre avant à la rencontre de cet anglais !

Mathias fut désigné pour commander le canot-major chargé d’aller, comme les autres embarcations du bord, prendre une touline devant, et traîner l’Indomptable dans la direction de l’ennemi. Avant de partir pour sa petite expédition, ce cher ami m’embrassa en me donnant à l’oreille, pour mot d’ordre et de ralliement avant le combat, ces deux noms : Juliette et jubilation ! Jamais je ne l’avais vu si gai.

Les canotiers des cinq embarcations qui nous remorquaient, se mirent à chanter gaîment en donnant des coups d’aviron à casser leur touline.

Les canotiers anglais en firent autant ; et, à la fin de chaque couplet, ils répondirent par un hurra universel à nos cris délirans de : Vive l’empereur !

Au bout d’une heure d’efforts inouïs, les deux vaisseaux purent échanger enfin quelques coups de canon d’essai, et les premiers boulets qui nous dépassèrent, allèrent couler le canot-major que commandait Mathias.

Tous les hommes qui le montaient se dispersèrent sur les flots pour regagner le bord ; quelques-uns d’entre eux, grièvement blessés, disparurent en criant : Vive l’empereur ! Mathias, deux ou trois minutes après son naufrage, regrimpait le long du vaisseau ; et, sortant du sein de la mer, tout aussi dispos que s’il fût revenu de terre, il alla joyeusement trouver notre commandant, en lui disant : Commandant, me voilà à bord !

Cette saillie de l’intrépide aspirant arracha un sourire à la gravité ordinaire de notre chef.