Le feu que le vaisseau anglais commençait à diriger avec succès sur les embarcations qui continuaient à nous remorquer, engagea le commandant à les faire rappeler à bord. Nous les rehissâmes sur leurs palans aussi vivement qu’il nous fut possible ; et, après cette opération, il nous fut facile de prévoir que l’action allait prendre une tournure tout-à-fait sérieuse.
Nous ne nous trouvions plus qu’à une assez petite portée de canon de l’ennemi. Les boulets qu’il nous avait envoyés, et ceux que nous avions dirigés sur lui, avaient produit un effet d’autant plus sûr, que l’immobilité presque absolue des deux navires avait permis à nos chefs de pièce de mieux pointer leurs canons. Nos batteries se disposaient déjà à lancer toute une volée, lorsqu’un coup de sifflet de silence vint nous annoncer que notre commandant allait parler à l’équipage.
Une bordée entière du vaisseau anglais ne nous aurait pas causé, certes, autant d’effroi. Le moment nous paraissait si imposant, que tous nous redoutions le ridicule que la harangue officielle pourrait jeter sur la solennité de la circonstance. Que diable va-t-il encore nous conter ? se dirent entre eux les officiers et les aspirans. Il choisit bien son temps, le brave homme, pour nous lancer ses cuirs à la figure ! Croit-il donc que le vacarme de l’artillerie ne suffise pas pour nous écorcher le tympan !
Le commandant avait déjà pris la parole, et l’équipage écoutait. Il fallut se résigner.
— Mes enfans, s’écria l’orateur guerrier avec un accent et un ton que nous ne lui connaissions pas encore :
« L’empereur, en me confiant le commandement du vaisseau l’Indomptable, a compté sur mon honneur comme je compte aujourd’hui sur votre courage. Je viens de réussir à vous mettre en face de l’ennemi ; et, dans un moment où nous avons de la gloire à acquérir, je suis sûr que vous ne voudrez pas déshonorer les cheveux blancs de votre vieux commandant, et trahir l’espoir que la patrie a placé en vous. Moi, je jure pour mon compte de mourir en défendant le noble pavillon que voilà. C’est tout ce que je puis faire de mon côté. Jurez-vous, mes amis, d’en faire autant que moi ? »
Un cri général de : Oui ! oui ! nous le jurons ! accueillit cette simple et énergique allocution, qui venait d’exciter, au plus haut degré, l’enthousiasme belliqueux de notre équipage.
Le vieux marin, enflammé lui-même par l’exaltation puissante qu’il venait de produire, ajouta :
— Je n’en attendais pas moins de vous, mes amis, et vous êtes tous de bons b… ou je ne m’y connais pas. Vive l’empereur, mort à l’anglais !… Vive l’empereur !
Pour le coup nous restâmes ébahis de l’effet de cette proclamation et de l’éloquence miraculeuse de notre commandant. Jamais nous ne l’avions vu s’exprimer avec autant de simplicité et de bonheur. Ce n’était plus son langage que nous avions entendu, ce n’était plus lui-même enfin qui avait parlé : c’était un homme inspiré par un sentiment sublime, s’élevant, malgré lui pour ainsi dire et subitement, à la hauteur d’une circonstance solennelle. Ce vieil officier, qui quelques minutes auparavant nous paraissait si plaisant et si grotesque, venait de se dépouiller de son enveloppe ridicule pour revêtir, comme par magie, une forme héroïque. Quelle est donc cette puissance mystérieuse qu’empruntent quelquefois les êtres les plus vulgaires à la magie des circonstances ? Y a-t-il chez quelques hommes une faculté supérieure qui ne se révèle qu’au moment de périls extrêmes ou dans l’excès des fortes émotions ? Nous nous perdions à chercher, à nous expliquer le changement qui venait de s’opérer dans le langage et la personne de notre chef !