Les sons éclatans de la musique guerrière que nous avions déjà cru entendre à bord de l’anglais, vinrent fixer notre attention. Cette musique jouait l’air national God save the King ; et la singularité d’un tel concert, exécuté sur l’immensité de l’Océan au commencement d’un combat terrible, sembla faire un instant diversion aux pensées qui nous agitaient encore.

— Ils jouent un petit air, s’écria le commandant, eh bien ! apprêtons-nous à leur envoyer notre ritournelle quand ils auront fini… Et vous autres, continua-t-il en s’adressant aux chefs de pièces du gaillard d’arrière, n’oubliez pas que c’est sur la dunette de ce gueux de quatre-vingts que sont réunis les musiciens qu’il faut faire danser.

Attention au commandement : Feu tribord, feu !

L’effroyable détonation de toute notre volée ébranla notre vaisseau de la girouette à la quille, et nous permit à peine d’entendre le fracas de la bordée que nous envoya presque en même temps l’ennemi. Un lourd nuage de fumée, s’étendant sur les flots immobiles, enveloppa les deux vaisseaux, et la masse de cette vapeur suffocante devint bientôt si épaisse, que les éclairs qui jaillissaient de nos canons ne purent plus la percer. Pendant une heure et demie une trombe horizontale de feu, de boulets et de mitraille parut lier étroitement le vaisseau anglais au nôtre. Les débris de notre gréement criblé de projectiles, pleuvaient sur notre pont ruisselant de sang, jonché de blessés et de cadavres. Cinq des sabords de notre batterie haute finirent par n’en faire plus qu’un, et le commandant toujours guindé sur son banc de quart nous répétait dans son porte-voix de combat : Feu tribord, feu, mes amis ! le voilà qui mollit !

L’épuisement de nos forces parut un moment faire trêve à la vivacité du feu, et pendant près d’une minute aussi la canonnade de l’ennemi sembla s’être ralentie… Ce court intervalle que nous acceptions déjà comme un indice favorable de l’issue de l’action, fut accueilli avec trop de joie à notre bord, par un cri unanime de Vive l’empereur. Mais bientôt nous entendîmes encore s’élever dans les airs, un instant reposés, les sons de l’infernale musique du 80. Cette fois cependant nous crûmes remarquer, au bruit affaibli de la fanfare, que le nombre des exécutans avait diminué.

Nous avions eu le temps, dans ce moment de répit, de recharger toutes nos pièces : elles étaient disposées à tonner à la fois au commandement de feu partout. Cette nouvelle volée alla foudroyer encore notre adversaire, et après ce coup de tonnerre auquel succéda une seconde ou deux de silence, nous n’entendîmes plus la musique ; elle venait probablement d’être anéantie !…

Ce combat affreux se prolongeait sans nous faire prévoir quel serait son résultat. Les flots de fumée couvraient nos ponts, remplissaient nos batteries et obscurcissaient le ciel qu’ébranlaient depuis si long-temps les coups redoublés de cent canons vomissant sans cesse la foudre et la mort. On ne se voyait plus à bord de notre vaisseau. La voix du commandant ne se faisait plus entendre ; le feu qui, jusque-là avait été nourri de part et d’autre avec une ardeur à peu près égale, semblait se ralentir tout de bon pour cette fois. Les officiers redoublaient en vain de zèle et d’énergie… Nous commencions à redouter que l’ennemi n’obtînt sur nous quelque avantage… Le premier moment de découragement enfin allait peut-être s’emparer de notre équipage, et nous nous sentions presque trembler de la peur de succomber…

Tout à coup l’air embrasé que nous respirons avec effort dans l’atmosphère épaisse qui nous enveloppe, paraît devenir plus frais. Un léger souffle de vent a fait frémir nos voiles hautes, et le faible sifflement d’une risée naissante s’est prolongé dans notre gréement… Voilà la brise qui vient ! s’écrie avec transport notre capitaine, placé à son poste sur le gaillard d’avant.

Le commandant ne répond pas à cet avertissement.

C’était en effet la brise qui, balayant devant elle la longue traînée de fumée dont les flots sont couverts, nous permet enfin de voir le vaisseau ennemi percé presque à jour par nos boulets, criblé de mitraille dans sa voilure, haché dans son gréement, mais pouvant encore manœuvrer.