Avec le vent qu’il reçoit le premier par tribord, nous remarquons qu’il a laissé arriver pour se diriger sur nous : ses bastingages à moitié écrasés sont couverts de monde : ses grappins se balancent au bout de ses vergues. Plus de doute, c’est à l’abordage qu’il veut en venir !
Au moment où il s’approche, et lorsque déjà l’ombre de son orgueilleuse voilure va se projeter sur nous, les gabiers perchés dans nos hunes crient de toutes leurs forces : Le feu est à bord de l’anglais : laisse arriver ! laisse arriver ! ou nous sommes perdus !
Notre barre est mise brusquement au vent : notre vaisseau arrive et s’éloigne sous toutes voiles, avec la vitesse que lui imprime la brise, du vaisseau ennemi par les panneaux duquel s’échappe une large et épaisse colonne de fumée… Les groupes de matelots, debout un instant auparavant sur ses bastingages, ont quitté leur poste d’abordage… La plus grande confusion règne sur son pont, et à la fumée qui s’élève au-dessus de ses mâts les plus hauts, se mêlent les jets étincelans de ses pompes à incendie…
Ce spectacle effrayant nous a glacés de terreur, et tous les regards restent stupidement attachés sur le navire dont nous sommes parvenus à nous écarter encore trop peu…
Bientôt nos yeux épouvantés se ferment avec horreur. Sous nos pas chancelans, notre propre vaisseau a paru s’engloutir au fond des eaux soulevées par l’explosion d’un volcan. Un lourd bourdonnement remplit nos oreilles : nos mains se sont collées sur nos figures livrées à l’ardeur d’un brasier. Le soleil s’est caché dans un nuage de feu et de fumée ; tous nous nous croyons anéantis, et lorsqu’au bout de quelques minutes de suffocation, nos yeux se rouvrent pour se porter sur les flots troublés qu’a balayés la brise, lorsque nos oreilles assourdies se prêtent au bruit que font le vent et la mer, plus de vaisseau auprès de nous, plus rien au-dessus des vagues, que des lambeaux de voiles, des déchirures de bordages entourés de cadavres et de membres épars, plus rien que des débris de mâture que battent des flots courroucés, teints encore de sang et noircis de poudre.
Le vaisseau anglais venait de sauter à une encâblure de nous !
Cette scène de désolation et d’effroi aurait long-temps encore absorbé notre avide attention, si le sentiment de notre propre conservation n’était venu nous rappeler les dangers que nous pouvions courir nous-mêmes, après l’explosion du navire ennemi. Nous sautons à nos pompes : on sonde l’eau de la cale, et l’Indomptable paraît n’avoir éprouvé aucune avarie dans ses fonds, malgré l’ébranlement terrible qu’il a essuyé. Le capitaine de frégate passe sur l’arrière pour demander au commandant ce qu’il juge à propos d’ordonner. Mais quelle est sa surprise en voyant le commandant attaché droit sur son banc de quart, couvert de sang, et ne répondant rien… On interroge les timoniers et l’aspirant qui pendant le combat se sont toujours tenus auprès de leur chef, et ces hommes répondent que le commandant, se sentant blessé d’un biscaïen à la poitrine, leur a ordonné de l’amarrer sur son banc de quart et de ne rien dire de peur d’effrayer l’équipage.
Cet intrépide officier, que nous avions si mal jugé avant de le voir à l’œuvre, venait de mourir cloué, si l’on peut s’exprimer ainsi, à son poste d’honneur. Quelques instans même avant d’expirer, il avait dit aux hommes qui l’entouraient : Silence ; ne leur dites pas que je suis mort ; amarrez-moi là debout : ils croiront que je les commande encore !
« Et moi, répétait avec douleur le capitaine de frégate en fixant ses yeux pleins de larmes sur le corps sanglant et inanimé de son chef, et moi qui me plaignais de ne plus entendre son commandement ! Le pauvre commandant n’était plus et je l’accusais presque… »
L’officier de manœuvre vint proposer en cet instant même au capitaine devenu commandant de l’Indomptable, de mettre nos canots à la mer pour tâcher de recueillir les malheureux Anglais qui pouvaient avoir survécu sur quelques débris, à l’explosion du bâtiment ennemi. Cet avis parut sage et généreux ; on se disposait à le suivre ; mais un grain furieux qui vint nous assaillir, comme pour ajouter encore un nouveau degré d’horreur à la teinte lugubre de tant d’événemens déchirans, nous empêcha de mettre nos canots à l’eau ; nos embarcations d’ailleurs, toutes percées d’outre en outre par la mitraille, n’auraient pas probablement pu tenir une seule minute à flot.