Force fut de se décider à faire route en fuyant en désordre avec la violence du grain, et en abandonnant, à regret, le champ de bataille où venait de s’entr’ouvrir le vaste tombeau d’un vaisseau de ligne !

Quelques morceaux de bordage percés de boulets, quelques bouts de mâture, que les lames soulevées par la rafale commençaient à battre avec fureur, voilà les indices passagers que nous laissâmes sur ce mobile tombeau, sur cet immense champ de carnage : indices fugitifs, traces vaines, que le premier souffle de la tempête vint effacer pour toujours !

Avec quel plaisir, quel transport, après cette action terrible, j’embrassai mon bon ami Mathias et ceux de mes jeunes collègues que le feu ennemi avait épargnés ! Oh ! comme on s’aime quand on se retrouve sains et saufs à la suite d’un combat aussi meurtrier !

— Eh bien, demandai-je à mon intime en le revoyant tout débraillé, la bouche noircie de poudre et le visage inondé d’une glorieuse sueur ; comment trouves-tu celle-là ?

— Mais assez passable, mon brave, pour une première affaire. Notre vieux commandant était un galant homme, ma foi, et tout s’est assez bien passé. C’est ainsi que j’aime que se fassent les choses à la mer. Il y a même dans notre aventure, une circonstance piquante à laquelle je n’avais pas songé dans mes rêves de gloire, et qui embellit singulièrement notre affaire à mes yeux.

— Et quelle circonstance ? L’explosion du vaisseau anglais ?

— Mais sans doute. Sais-tu le nom de ce vaisseau, toi ?

— Comment veux-tu que je le sache ? Il n’en est pas resté un seul indice peut-être sur les flots qui l’ont englouti !

— Eh bien ! voilà précisément ce que je trouve de plus admirable dans l’action que nous venons de soutenir. Conçois-tu tout ce qu’il y a de beau et de vague dans cette incertitude ! Venir, au bout d’un engagement meurtrier de plusieurs heures, de faire sauter un vaisseau avec les sept ou huit cents hommes qui le montaient, et ne pas retrouver le nom de ce vaisseau, et ne pas pouvoir même découvrir une seule de ses traces sur les lames au milieu desquelles il s’est engouffré ! Oh ! c’est là qu’est pour moi le sublime de notre affaire ! Et tiens, vois-tu, je me sens tellement organisé pour les choses remuantes, que je ne donnerais pas le sentiment que me fait éprouver cet événement, pour toutes mes parts de prise sur un galion chargé de piastres… Mais trêve de réflexions pour le moment. Je crois que l’on s’occupe là-haut d’enterrer nos morts dans la mer. Montons sur le pont, mon ami, pour assister à la cérémonie. Le service avant tout, et je vole à de nouvelles émotions[8].

[8] Voir la [note 5].