Quinze à vingt jours après notre combat, tout l’équipage était employé encore à réparer les avaries que nous avait fait essuyer le feu de l’ennemi, et tout en bouchant nos trous de boulets, tout en jumelant nos vergues, rapetassant notre gréement, et pompant surtout l’eau qui venait abondamment dans notre cale, nous réussîmes à regagner le port où nous espérions trouver le plus de secours.
Une escadre anglaise croisant sur les attérages que nous voulions atteindre, nous donna la chasse pendant toute une nuit, et ce ne fut qu’après avoir couru cent fois le danger d’être pris en vue des côtes de France, que nous parvînmes enfin à nous loger dans la rade de l’île d’Aix.
VII.
LES BRULOTS ANGLAIS[9].
[9] Voir la [note 6] à la fin de l’ouvrage.
L’arrivée de l’Indomptable sur cette rade déjà occupée par une division française, fut un de ces événemens devenus depuis long-temps trop rares pour les armées navales de l’empire. On doit se rappeler sans doute encore, dans le pays, l’effet que produisit notre vaisseau, glorieusement délabré, louvoyant pour jeter son ancre entre cinq à six vaisseaux de ligne et autant de frégates, bien tenus, bien peints, bien espalmés ! Quel contraste offrit l’Indomptable criblé de boulets, mitraillé, éreinté, auprès de ces beaux bâtimens si frais et si brillans ! Oh ! combien les équipages de la division oisive au milieu de laquelle nous venions prendre place, semblaient envier notre sort ! Quel officier n’aurait pas donné tout ce qu’il possédait au monde pour la part de gloire qui revenait à chacun de nous, sur ce pauvre et noble vieux vaisseau si maltraité par l’ennemi !
Je me souviens encore avec ravissement du moment où nous hissâmes notre pavillon de poupe, percé à jour par les biscaïens et les balles, qui n’en avaient fait qu’un sublime lambeau. A l’aspect de ce signe éloquent du combat que nous avions soutenu, un hurra d’admiration, poussé par tous les équipages de la division, s’éleva dans les airs en même temps que les mâles couleurs qui montaient lentement au bout de notre corne d’artimon.
L’amiral commandant la rade, avant que nous allassions prendre notre mouillage, nous avait fait le signal de passer à poupe de lui.
Il se promenait dans sa galerie, attendant que nous eussions mis en panne derrière le vaisseau qu’il montait. Aussitôt que nous fûmes à portée de recevoir ses ordres, il prit son porte-voix, et dit à notre capitaine :
— J’ai l’honneur de saluer le commandant de l’Indomptable…
— Amiral, répondit aussitôt le capitaine avant de le laisser aller plus loin, nous avons perdu notre commandant.